Extrait : un texte de Bonel Auguste

4 janvier 2010.
 

Poète et journaliste culturel mais aussi bibliothécaire, Bonel Auguste dit "l’angoisse existentielle, questionne l’espace, le temps, la mort, l’éternité, évoque aussi la mémoire, la blessure de l’histoire, le sens du monde, la sensualité des corps amoureux, dans de subtiles métaphores." Depuis la publication en 2000 de Fas doub lanmó., recueil de poèmes en créole, il est reconnu par ses pères comme une plume majeure de la jeune génération. Dans cet extrait issu de "Un Atlas littéraire : Haïti par monts et par mots", il nous parle avec délicatesse et humour d’un petit bar de la rue Capois. Lecture.

La vieille maison d’en face


issu de Un Atlas littéraire : Haïti par monts et par mots

à Nady, Jimmy,
Vava, Corinne,
Sherly, Grégory

Je vais souvent au petit bar de la rue Capois où la bière est très fraîche, à un prix spécial- moins pour boire-que pour m’enivrer du regard.
Je contemple avec avidité la vieille maison en bois qui se situe juste en face. J’ai l’étrange sensation que se dessine entre elle et moi une complicité, une fraternité et qu’en la regardant, je me vois du dedans. Elle fouille en moi autant que je voudrais découvrir son secret. Elle coule dans ma bière, me donne le goût du voyage et de grands espaces.
De ses deux fenêtres rappelant les paupières d’un Bouddha en profonde méditation, elle scrute mes antres, mes territoires intimes.
Pourtant elle est une banalité pour les gens du quartier et les passants. Personne n’y entre, personne n’en sort. Elle est là, profonde et solitaire. Ma contemplation de cette vieille construction en bois intrigue la serveuse du bar : une jeune femme dans la trentaine, longiligne, aux jambes d’une rare finesse, aux chevilles parfaites, portant des jupes courtes, et des jeans qui moulent admirablement ses fesses. Mais les traits de son visage sont durs.
La semaine dernière, d’une voix un peu frêle, elle m’a demandé pourquoi je passe mon temps à regarder cette ancienne maison. Je lui ai répondu, j’attends que quelque chose y arrive.
Quoi ?
J’attends que le toit s’ouvre et libère des milliers d’oiseaux de toutes les espèces et de toutes les couleurs comme une immense volière. Cette grande agitation d’ailes bigarrées, musicales me serait un bonheur. Je me réjouirais aussi qu’il lui pousse des ailes.
Elle a ri aux éclats en allant me servir une autre bière. Ensuite, elle s’est accoudée au comptoir pour me regarder avec une tendresse frôlant la pitié.
Toute l’expression de son visage endurci par les cicatrices du cœur révélait que je suis un taré, un raté.
_Elle avait le même visage sombre quand elle me parlait du petit homme trapu aux mains calleuses d’avoir trop tapé nerveusement sur les tables, les murs, les portes, les arbres, parce que les femmes qui s’appuyaient sur ses fortes épaules pour pleurer se dérobaient à sa soif d’amour, à ses vœux de tendresse.
Le petit homme trapu écrivait des vers sur des bouts de papier qu’il enroulait pour les glisser dans une bouteille de rhum vide. Quand il n’écrivait pas, il écoutait sur le trottoir une vieille raconter des histoires de famille dans une gestuelle toute théâtrale.

Le couchant qui touche légèrement la façade de la vieille maison en bois ébauche les joues roses d’une jolie femme au long cou comme dans une toile de Modigliani. Elle s’appuie à la balustrade. Je lui donne un beau prénom : Naïma. Je la mets en amour avec mon ami Pierrot au plus clair de sa lune.
Je sais que la maison en bois existe hors de moi, humblement dans sa matière. Mais je sens que quelque chose d’elle est extrait de moi. Peut-être que sa forme est le reflet de mes désirs, ou qu’elle est l’image même de mon enfance.
Je voudrais m’y introduire doucement en clochard, m’endormir sur le plancher qui serait mon petit navire. Il mélangerait mes rêves aux voyages les plus sereins, aux atmosphères marines les plus douces.
Je rêve de rêver dans la vieille maison en bois comme si elle se tenait sur une île lointaine.
Je ne veux plus continuer à rêver ailleurs. Mes rêves sont toujours pris d’agitations, de bouleversements. Ils engluent ma langue, alourdissent mes pas, transforment mon visage en caricature d’un personnage extravagant. Ils n’ont aucune appartenance à ce que je connais de temps, d’espace.
Je sais qu’il y a des détraqués quelque part qui mettent leurs rêves en incubation dans mes sommeils et les subtilisent à leurs plaisirs, à leurs fantaisies.
Dans la vieille maison en bois, je rêverais mes propres rêves en moi-même, pour moi-même dans une sorte d’inutilité au monde.
Les rêves que je fais me trahissent, raturent ma mémoire. Ils me prennent toujours ce que j’attends d’eux.
Je connais tout de leur trahison, car je me suis déjà trahi moi-même dans un vil reniement de mes rats nocturnes, de mes bestioles attardées, de mon ivrognerie que je considérais comme une voie lactée, ou la voie royale pour accéder à une strate supérieure de la conscience.

Il m’arrive de regarder la vieille maison en bois comme le solitaire regarde la mer, lui posant des questions sur sa vie, auxquelles elle ne répondra pas.
Parfois dans mon regard, elle est molle, visqueuse. D’autres fois, elle tangue, et le vent fait entendre dans ses voiles : Les copains d’abord. Tout s’anime autour d’elle, les poissons, les coquillages, avec des couleurs d’aquarelles.
Elle prend des airs de Bigbang. Sa musique que j’entends au plus profond de moi-même l’éclaire de l’intérieur, me laisse entrevoir une infime possibilité de découvrir son secret.

Un type qui porte toujours un immense sac à dos comme s’il allait parcourir des villes, tente de détourner ma contemplation de la vieille maison en m’offrant à boire pour que nous nous racontions nos histoires et nos amours.