Michel Vézina parle de ses pères haïtiens

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Haïti et moi

J’étais étudiant. C’était la fin des années 70, à Montréal.
J’arrivais d’une petite ville pure laine, comme on dit chez-nous, où il n’y avait qu’une seule famille noire. Je savais qu’ils avaient fui la dictature de leur pays, Haïti, pour venir s’installer dans le froid de notre hiver. Ça me sidérait. Combien fallait-il qu’un pays soit dur pour qu’on vienne vivre à -30 degrés, loin de tout quand l’hiver gèle les routes et les coeurs.
À Montréal, il y avait déjà une importante communauté haïtienne. Étaient-ils tous venus fuir ici ? À la cafétéria de l’université de Montréal, un homme noir d’une trentaine d’années faisait le ménage, il ramassait les plateaux qui traînaient, jetait les restes immoraux de nos appétits inconscients. J’aimais cet homme. Il souriait toujours. Et petit à petit, nous avons parlé. Il étudiait le droit et payait ses études en ramassant nos déchets. Il étudiait le droit parce qu’il croyait dur comme fer que c’était ce qui manquait le plus à son pays : une justice et l’exercice de celle-ci. Son rêve, retourner là-bas et faire en sorte que la justice puisse exister, un jour. Retourner là-bas, en dépit des Duvalier qui pourtant avaient tué ses amis, fait disparaître une partie de sa famille.
J’admirais cet homme.
C’est lui qui m’a fait connaître le premier l’histoire de ce pays, première République noire, le premier à m’avoir parlé de Toussaint Louverture, de Dessalines, et aussi de Jacques Roumain.
Je ne me souviens même plus de son nom. Je ne sais pas s’il est toujours vivant. Mais je sais que son rêve de justice ne s’est malheureusement pas encore réalisé…

Quelques années plus tard, Dany Laferrière faisait paraître Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Dans le contexte québécois, c’était une bombe.
Les années ont passées, et même dans mes périodes les plus rock et les plus punk, j’ai toujours eu un œil tourné vers le Sud. Ce Sud. Vers ce seul pays francophone indépendant d’Amérique, moi qui rêvait pourtant que le mien en devienne un.
Des années plus tard, j’ai connu Stanley Péan, puis Dany, personnellement, puis Rodney Saint-Éloi, que j’avais d’abord rencontré dans un livre : Après la danse, d’Edwige Danticat. C’est Rodney qui m’a fait rencontrer Frankétienne, puis Emmelie Prophète, Gary Victor, Anthony Phelps… et tous les autres… La liste pourrait être longue.
En 2008, dans le cadre du 400e anniversaire de la ville de Québec, j’ai participé à un vaste projet qui m’a emmené à Bordeaux, St-Louis du Sénégal et, en mai, en Haïti. C’était ma première fois…
Étonnant Voyageur aurait du être ma deuxième.
Il y a un an et demi, j’ai découvert un pays fascinant, un pays qui me rappelait les mots et les images que mes idoles avaient créées : Frankétienne, Jacques Roumain, Gary Victor, Dany Laferrière, Edwige Danticat… Un pays où le paradis et l’enfer se côtoient, sans cesse, comme en surimpression, sur la même image.
Comme la mort et la vie, le oui et le non, le sublime et l’horreur… Et pourtant, en mai 2008, l’Haïti que j’ai rencontré était bien calme.
J’y ai connu d’autres écrivains, d’autres Haïtiens : Michelet Divers, Leannec Hurbon, Jean-Euphèle Milcé… et Georges Anglade. Georges qui avait vécu longtemps à Montréal et qui était fier et heureux de dire qu’il passerait maintenant ses hivers en Haïti, depuis sa retraite récente. Georges qui prenait le temps de m’expliquer la politique de son pays, son histoire, le fonctionnement de son économie, aussi, me disant qu’il craignait de bien sombres jours à venir, encore. Et il faisait tellement beau, le ciel était bleu, la mer calme, le rhum doux…
J’ai passé des heures à l’écouter, son intelligence et sa sensibilité m’émouvaient, m’impressionnaient.
Je me souviendrai toujours de sa canne, superbe œuvre sculptée, au pommeau à tête de serpent. Nous étions dans un car, avec des gens de partout. Nous devions être évacué, car il y avait des « risques d’événements »… et Georges m’expliquait calmement ce que l’expression « risques d’événements » voulait dire, ici : tout, de « simple bagarre » à « coup d’état ».
De retour à notre hôtel, nous avions bu ensemble, du Barbancourt. Passage impromptu de la peur à l’ivresse, le temps de quelques kilomètres, de quelques heures.
Le paradis et l’enfer qui se côtoient, toujours.
Georges n’est plus. J’espère qu’on enterrera sa canne avec lui.

Quelques jours plus tard, j’étais à Port-au-Prince, chez Frankétienne : une des mes plus belles journées, à vie. Un instant de magie pure, totale. Frank qui nous montrait ses tableaux, son bureau, sa salle d’exercice, Frank qui nous parlait de mathématiques, de théâtre, de biologie, de son cancer, de sa famille, de ses érections, de tout et de rien. Nous buvions des jus de fruits sur sa terrasse.
Le soir même, je dînais chez Emmelie et Jean-Euphèle. Encore une fois, le bonheur. Total.
Aujourd’hui, leurs maisons sont tombées.
Aujourd’hui, je ne sais pas comment ils vont, dans l’horreur des cadavres qui s’empilent.
Aujourd’hui, j’ai peur que l’enfer ait pris le pas du paradis, là-bas.
En septembre dernier, Dany m’a proposé de revenir avec lui, avec Rodney et Stanley. Les trois amis à qui je dois presque tout, en ce qui regarde ma connaissance d’Haïti et de sa littérature. Nous nous faisions une telle fête de se retrouver là-bas, ensemble, enfin.
Ça ne sera pas pour cette fois, mais je vous le promets, mes amis, nous y reviendrons, ensemble. Parce que, comme Alain Mabanckou l’a écrit, moi aussi je me sens devenir de plus en plus Haïtien.
Et un Haïtien revient toujours au pays.


Michel Vézina