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Jacques Meunier, ethnologue et écrivain par Pascal Dibie

Notre ami Jacques Meunier est mort mercredi 4 février 2004, à l’âge de 62 ans. Il a quitté le voyage dans lequel il s’était installé depuis l’enfance pour un bout du monde qui, cette fois, ressemble à une impasse. Jacques Meunier savait raconter les histoires, il avait le sens du mythe.

C’est en Amazonie et en d’autres finistères qu’il avait contracté son savoir-faire, mais c’est en lui, rien qu’en lui, qu’il a trouvé son savoir-être et son savoir-dire. A 7 ans, le petit Polonais né en 1941, fils d’une famille nombreuse de gardes-barrières, commence son voyage d’enfant professionnel en Seine-et-Marne. Il se fait adopter à quelques kilomètres de là par une famille d’hôteliers de Barbizon.

Une histoire à la Dickens du point de vue du mythe, une aventure à la Jan Yoors (Tsiganes, de Jan Yoors, préface de Jacques Meunier, petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 1995), du point de vue de la réalité : du jour au lendemain le voilà enfant unique, aimé, choyé, comblé : "En choisissant ma nouvelle famille, dit-il, j’avais déjà réussi ma vie." Ce sera les années lycéennes à Fontainebleau et la rencontre de François Châtelet. Philosophie à la Sorbonne et les expéditions spéléologique avec Michel Siffre et sa bande, conscient, malgré le plaisir renouvelé des explorations souterraines, qu’il valait "mieux être un spéléologue sans grotte qu’un homme sans profondeur".

Ce sera aussi les cabarets rive gauche, les chanteurs, les curiosités et les amitiés littéraires. Et puis les voyages lointains, les défis, la fameuse "Croisière verte" dans les années 1970 où il opéra avec quelques amis la première liaison fluviale Orénoque-Rio de la Plata. "Inventurier" sûrement mais aussi et surtout ethnologue, même si très vite il se déclara "ethnologue défroqué", sa manière à lui de rester profondément relié à l’ethnologie sans dépendre d’aucune école.

Cousin de Pierre Clastres en ses analyses libertaires, il développa un goût vrai pour l’ethnologie de terrain. Il partit voir les Indiens Chacobo, les Cashinahua, les Yanomami, les Guayaqui... Six années dans la forêt d’où il ramena avec sa femme, Anne-Marie Savarin, Le Chant du Silbaco (édition spéciale 1969/Payot, 1993). Un livre d’urgence, un constat effrayant et éclairant sur l’ethnocide et le génocide des Indiens d’Amazonie dont le sort en ce début du XXIe siècle ne s’est toujours pas amélioré.

Jacques Meunier était ainsi, calé dans un voyage ritualisé depuis son premier départ. Il faisait de l’étonnement la vertu première et se refusait à prendre au sérieux le sérieux, affirmant comme en un manifeste et avec toute la gravité que cache son humour : "J’ai pris le non-sérieux pour centre de gravité" (36 petits poèmes dans une cartouche d’encre, éd. de l’auteur, 1970).

L’ÉCRITURE L’EMPORTE

Sortant l’ethnologie de la forêt pour l’appliquer à la ville et à des groupes alors considérés comme "non nobles", Jacques Meunier s’intéressa à ses presque-semblables, Les Gamins de Bogota (JC Lattès 1977/Payot 2001), ces enfants perdus qui se sont inventé des règles pour survivre dans la jungle des adultes, fondant avec ce texte mémorable l’ethnologie narrative. C’est l’écriture qui l’emportera sur la science. Il se débrouilla toujours pour que la méthode ne cache pas la démarche, pour faire de l’anodin serti dans une histoire attrapée au détour d’une rue ou en quelque finistère un presque-mythe auquel le lecteur adhère sans résistance.

De la narration à la littérature, Jacques Meunier franchit aisément le pas ; il échangea sans difficulté ses lunettes d’ethnologue pour Le Monocle de Joseph Conrad (La Découverte/Le Monde, 1987), développant l’œil du voyageur à la suite d’un Nicolas Bouvier ou d’un Bruce Chatwin, ses amis, ses pairs. Il se demandait ce qui fait voyager les écrivains. L’appel de l’espace répondait-il, avec pour seul horizon contraint : le verbe et le désir de mettre au jour ses paysages du dedans. De tout ces Voyages sans alibi (Flammarion, 1994) il ramena "le malentendu exotique", "le syndrome de Schéhérazade" et autres perplexités dont il fit avec l’humour les pierres angulaires de son regard et la source intarissable de son inspiration.

Le lointain qu’il pratiqua avec obstination lui servit d’apprentissage de l’ailleurs, non pas pour la connaissance, mais parce qu’il l’invitait à la régression systématique et à l’aveu. Avec un titre ressemblant aux légendes des dessins de Glen Baxter, On dirait des îles (Flammarion, 1999), Jacques Meunier posait, en référence à Robinson, auquel il voua durant des années un non-culte intelligent en collectionnant livres bizarres et voyages parfaitement inutiles, l’île comme lieu privilégié de l’inspiration : "Est-elle comme le divan du psychanalyste, un endroit qui permet à chacun de rassembler les mille morceaux de son "mot dispersé" ?",se demandait-il sans vouloir, comme à son habitude, apporter une réponse compensatoire à cette question isolée parmi des centaines d’autres.

Jacques Meunier aime subvertir les genres, mentir en le montrant, "déborgésriser" sa culture sans que ça se voie pour nous rappeler que l’imagination et le talent font tout. Cet incorrigible "diseur d’autres", ce spécialiste de l’éphémère arrive à nous faire croire que les îles sont des continents, que les cultures qui s’y isolent sont entières et que la Tasmanie est un vide-poches où Dieu aurait mis en vrac tout un assortiment de reliefs et de paysages. Je suis tout aussi prêt à croire ce dit des Indiens Piaroa : "Celui qui mange du manioc, vit ; celui qui le partage avec sa femme, vit deux fois ; et il vit dix-neuf fois celui qui le partage avec ses amis et tourne son regard vers le ciel."

Rares sont les hommes vrais, Jacques Meunier en a été un jusqu’au bout. Avec sa disparition, j’ai envie de m’inscrire dans ce que disaient d’autres de ses cousins célèbres, les Tupinambas : lorsque meurt un homme comme ça, c’est le groupe tout entier qui est lésé, amoindri.

Pascal Dibie

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