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Saint-Malo 2004 / Passion Caraïbes #1

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© Gaël Le Ny

L’aventure aura commencé pour nous par une exposition à Daoulas (de juin  2003 à janvier  2004) sur le vaudou – ses peintres, ses créateurs. Pourquoi tombe-t-on amoureux d’une île, de ses habitants, de ses artistes ? Quelques mois plus tard, la Caraïbe prenait d’assaut le festival, à Saint-Malo, les écrivains haïtiens « crevaient l’écran », et naissait le projet de retrouvailles à Port-au-Prince. Et quelles retrouvailles, en 2007 ! Débuts d’une aventure humaine d’une folle intensité. Dont témoignent les textes qui suivent, de Frankétienne, d’Emmelie, de Dany, de Lyonel, de Makenzy, de Rodney, de Julien, d’Arthur H – Haïti, pour manifester le pouvoir magique des mots…

Printemps Caraïbe

Manquait, pour déployer cette idée de « littérature-monde » dans l’espace francophone, un pendant Caraïbe au festival de Bamako. Avec Patrick Chamoiseau, Lyonel Trouillot, Dany Laferrière, Gisèle Pineau, nous en avions déjà évoqué l’idée et j’y pensais, bien sûr, encore plus au retour de cette première édition malienne, qui s’était déroulée du 15 au 19 février 2001. Je n’arrêtais pas d’y penser, malgré un emploi du temps quelque peu chargé : dans la foulée de Bamako, une grosse exposition sur le thème « Flibustiers et pirates de la Caraïbe » à l’abbaye de Daoulas (j’en avais pris la direction l’année précédente, en sus de Saint-Malo), un catalogue de deux cents pages à rédiger, plus un livre à paraître sur ce thème chez Hachette, un colloque à assurer toujours sur les flibustiers et pirates dans le mois de juin à Brest avec les meilleurs spécialistes, suivi de 25 heures sur le même thème dans le courant de l’été sur France Inter – sans compter le festival de Saint-Malo sur les « mondes du Nord » à monter au mois de mai. Au moins, ricanaient les amis, ça me ferait voyager.

L’ouverture vint de l’exposition sur la flibuste : Lilas Desquiron, attachée culturelle présente à Daoulas, lors de l’inauguration de l’exposition où nous présentions des œuvres contemporaines de ces sculpteurs haïtiens dits « bosmétal », m’avait… proposé une sorte d’Étonnants Voyageurs à monter à Port-au-Prince dans le cadre des célébrations du bicentenaire de l’indépendance haïtienne, soit en 2004. Je savais les troubles en Haïti sous le régime d’Aristide, je m’en ouvre aux amis écrivains haïtiens, ils m’encouragent à poursuivre malgré tout. Seule une manifestation venue de l’extérieur, indépendante du pouvoir en place, pouvait réaliser l’unité des parties en présence. Intrigué, je me rendis à Port-au-Prince dans l’automne.


Pourquoi tombe-t-on amoureux d’un lieu et de ses habitants ?

Les agents municipaux étant en grève depuis des semaines, Port-au-Prince était une poubelle à ciel ouvert. On devinait partout une violence latente, prête à exploser. À mon deuxième voyage, je m’étais trouvé bloqué dans mon hôtel, un temps, à Pétionville : des manifestations avaient tourné à l’émeute, le Centre culturel français avait même été attaqué. Chaque jour passé dans l’île me donnait l’impression d’entrer un peu plus dans un roman de Graham Greene, avec personnages à double ou triple fond. J’aurais dû fuir, à tout le moins renoncer : allez savoir pourquoi, j’étais tombé sous le charme de l’île, de ses artistes, de ses écrivains, des simples gens – tous vivants, d’évidence, avec un naturel rare en « état de fiction ». Moi qui professais volontiers que toute création suppose l’acceptation préalable du chaos, avant toute mise en forme, j’étais servi. Ce n’était rien de dire que l’île était divisée : ses écrivains aussi. J’avais réussi, à force de discussions, à obtenir l’accord de tous sur une manifestation possible. Je reviens vers le premier auteur concerné, qui me regarde, stupéfait :
« Ils sont d’accord avec ma proposition ? Ah, mais ça ne va pas. Dans ce cas-là, je ne le suis plus.
– Plus d’accord avec toi ?
– Exactement. »

Bon. Parmi mes défauts, nombreux, j’ai celui d’être têtu. Puisqu’il n’y avait pas moyen de monter l’affaire à Port-au-Prince, ce serait à Saint-Malo, en 2004. Problème : ces auteurs dont j’avais pu apprécier le grand talent n’étaient pas encore très connus. Moins, en tout cas, que les grandes figures antillaises. Il fallait donc penser à une édition caraïbe. De toute la Caraïbe, dans toutes ses langues.

Avec un accent particulier mis sur Haïti. La célébration de l’indépendance, bien sûr. Mais aussi sa littérature à découvrir. Foisonnante, riche, d’un ton si différent de celui des écrivains antillais. J’avais commencé à m’immerger dans la culture haïtienne. Max Beauvoir, le grand prêtre vaudou – probablement un lointain cousin de Simone de Beauvoir, d’une branche partie s’installer en l’île au temps de la flibuste et qui y avait fait souche –, m’avait fait visiter le bidonville où il officiait, proprement hallucinant. Je m’étais plongé dans les écrits de Métraux, j’avais découvert l’incroyable richesse de la peinture haïtienne, inspirée par cette religion si mal connue – disons plutôt cette conception magique du monde. Je décidai, dès lors, de procéder en deux temps :
– une grande exposition au printemps 2003 sur l’univers du vaudou, ses rites, ses objets rituels, ses peintres, ses artistes, accompagnée d’un catalogue le plus complet possible ;
– une édition « Caraïbe » au printemps de l’année suivante à Saint-Malo.

Je n’étais pas au bout de mes peines.


Acte  I : le vaudou à l’abbaye

Maîtresse Erzulie de Hector Hyppolite, exposée à l’abbaye de Doualas, 2003

À l’automne 2002 s’était monté le plus beau des projets d’exposition, un contrat avait été passé avec Lilas Desquiron, devenue ministre de la Culture, et spécialiste du vaudou. Un commissaire avait été trouvé par elle. En février, les textes promis au moins une dizaine de fois n’étaient toujours pas là ; l’éditeur, Hoëbeke, fou d’angoisse, faisait des bonds – il avait fallu se rendre à l’évidence : tout cela n’avait été que rêveries vagues et vent léger, rien n’avait été fait. Le commissaire supposé n’était même pas au courant. J’avais dû me plonger dans les ouvrages des ethnologues, les catalogues d’expositions, Malraux, Breton et j’en passe avant de foncer à Port-au-Prince. Nous sommes à la mi-mars ? Monter une exposition d’ici juin ? Haussement d’épaules, éclats de rire : « Vous n’y pensez pas ! » Non seulement j’y pensais, mais il le fallait. Nouveaux éclats de rire : « Vous êtes fou ! » Heureusement, eux aussi. Et cela reste une histoire que nous nous répétons, incrédules encore, quand nous nous retrouvons à Port-au-Prince, amis à la vie, à la mort. Prêtre vaudou, ethnologues, collectionneurs, artistes, tous se gondolant comme à une bonne plaisanterie. Tiga, le grand Tiga, depuis décédé, roulait ses œuvres dans un tube en carton :
« Tiens, prends-les comme ça, autrement on n’en finira pas, avec la paperasse.
– Et si je les perds ?
– Bah ! J’en ferai d’autres. »

Michel Monnin, Max Beauvoir, Astrid et Halvor Jaeger, les plus grands collectionneurs peut-être au monde d’art vaudou, arrivaient à Daoulas « donner un coup de main » et se retrouvaient accumulant les nuits blanches, pendant que les employés de l’aéroport de Port-au-Prince réussissaient, eux aussi, l’impossible, à cinq jours de l’inauguration : expédier les dernières caisses de l’exposition, bardées de toutes les indications utiles en Allemagne par la Lufthansa quand elles étaient enregistrées pour Roissy par Air France. Ambassades, consulats, douanes, prières, menaces, Pierre Nédélec, mon bras droit à Daoulas, se débrouillait pour les récupérer. Quant à moi, j’arrivais, à force de litres de café, à tenir éveillé, jour après jour, nuit après nuit, le malheureux maquettiste, tandis qu’à ses côtés, je pondais les textes à haute cadence – y compris ceux supposés être de Lilas Desquiron, résumés par mes soins de sa thèse, vu qu’elle n’aurait pas le temps. Nous étions tous des zombies à l’arrivée, mais l’exposition a été inaugurée le jour dit, le catalogue, somptueux, édité dans les délais – la plus belle exposition sur le vaudou, ses rituels, ses peintres et ses artistes depuis l’exposition historique au Grand Palais dont il avait été le commissaire, devait déclarer Jean-Marie Drot. Et je crois qu’il disait vrai.


Acte  II : la Caraïbe prend d’assaut Saint-Malo

Après pareille aventure, rien ne pouvait plus nous arriver. L’édition 2004 d’Étonnants Voyageurs sur la Caraïbe (du 29 au 31 mai 2004) restera pour nous tous, je crois, comme l’une des plus belles, avec en parallèle une anthologie de nouvelles, « Paradis brisée », préfacée par Édouard Glissant.
Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Gisèle Pineau, Roland Brival, Joseph Zobel, Frankétienne, Lyonel Trouillot, Dany Laferrière, Yanick Lahens, Jean Métellus, Neil Bissondath, Gary Victor, Zoé Valdés, Léonardo Padura, Karla Suarez, Eduardo Manet, Daniel Maximin, Audrey Pulvar, Évelyne Trouillot, Gary Victor, Jean-Claude Charles, Louis-Philippe Dalembert, Fabienne Kanor, Laënnec Hurbon (pardon de ne pas tous les citer), et puis un concert avec Marlène Dorcenna, des films rares, Maryse Condé adaptée au théâtre, une exposition choc de pas moins de soixante chefs-d’œuvre de la peinture haïtienne, des débats passionnés qui se prolongent encore aujourd’hui : un feu d’artifice. Et les débuts d’une histoire d’amitié qui n’est pas près de s’interrompre.

Et se produisit ce que je prévoyais : les écrivains haïtiens « crevant l’écran », devenus presque aussitôt les coqueluches du festival, à commencer par le génial Frankétienne, emportant tout dans le maelström de ses géniales improvisations. Comment, après cela, aurions-nous pu nous quitter ? Il n’était pas pensable que cette histoire ne se prolonge pas à Port-au-Prince…
Afrique, Caraïbes : ce que j’appelais de mes vœux en 1993, à travers le n° spécial de la revue Gulliver et à travers ces festivals, d’un mouvement comparable à celui qui avait mis sens dessus dessous la littérature anglaise, était en marche.

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