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Haïti 2010, quand la terre tremble... / Passion Caraïbes #3

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© Mikael Chauvet

« Et c’est là, à l’instant de son départ, qu’avec Lyonel nous nous sommes juré de ne pas renoncer : ce festival, nous allions le faire. […] Pour dire, par la littérature, au milieu des ruines, les hommes debout. »

2010, l’année d’Haïti

« Aucun peuple n’est plus petit que son poème », écrit Lyonel Trouillot, citant Mahmoud Darwich, en ouverture de l’éditorial de cette édition qui promet d’être exceptionnelle. L’année d’Haïti ! On peut gloser à l’infini sur le caractère très discutable des prix littéraires. Il n’empêche : quand ceux-ci, en quelques mois, se multiplient, décernés par les jurys les plus divers, cela prend une dimension symbolique : les signes convergents d’une reconnaissance, par le reste du monde, de la formidable créativité littéraire d’Haïti, de sa capacité à parler au monde entier. Et cela mérite d’être fêté, en cette deuxième édition qui doit se projeter dans neuf villes et mobiliser tous les acteurs culturels. « Le monde au miroir d’Haïti, Haïti au miroir du monde » : le titre tout trouvé du festival, cette année…

Prix Casa de Las Americas à Louis-Philippe Dalembert, pour Les Dieux voyagent la nuit, « Genius Award 2009 » de la fondation américaine John D. and Catherine T. MacArthur à Edwige Danticat, prix Médicis et grand prix du livre de Montréal à Dany Laferrière pour L’Énigme du retour et prix Metropolis pour l’ensemble de son œuvre ; prix Wepler-Fondation la Poste à Lyonel Trouillot pour Yanvalou pour Charlie ; prix RFO, prix Carbet et prix Millepages à Yanick Lahens pour La Couleur de l’aube ; grand prix littéraire Caraïbe à Emmelie Prophète pour Le Testament des solitudes !
Et tout à coup…

Depuis le 4  janvier, l’équipe d’Étonnants Voyageurs France est à pied d’œuvre. La conférence de presse s’est déroulée devant une salle comble. Emmelie Prophète, écrivaine, directrice du Livre, sourit : « C’est bien parti ! » On sent dans la ville un engouement extraordinaire. Lyonel Trouillot et Dany Laferrière courent de radios en plateaux de télévision, ne savent plus où donner de la tête. L’année d’Haïti ! Et l’occasion d’affirmer une autre image de l’île que la litanie des clichés habituellement servis…


Mardi 12  janvier

Demain soir, quarante écrivains et journalistes seront là, à l’hôtel Karibé, avant, pour certains, de courir dès le lendemain matin dans les Alliances françaises et les écoles de neuf villes de province. Pour les autres : écoles et débats dans les radios ou à la télévision de Port-au-Prince, avant, dès le vendredi matin, de tous se retrouver dans la capitale pour un programme qui durera jusqu’au 17. Pour nous, pour Lyonel, pour Dany, c’est toujours la course folle.

16 h 50. Le bruit d’une énorme explosion. Puis une autre. Et une autre encore. Le mur de ma chambre se fend, éclate ; les cloisons, plafonds, planchers ondulent. Tout dégringole autour de moi. Le couloir est dans le noir, je trébuche sur les blocs écroulés… Saufs. Ils sont tous saufs, sonnés au pied de l’escalier. Mais il ne faut pas rester là, l’hôtel peut s’écrouler à tout moment. Des profondeurs de la vallée monte un nuage de poussière, qui envahit le ciel - et avec lui une clameur, immense, qui s’interrompt, net. Et à ce silence, terrible, nous comprenons que quelque chose d’énorme vient de se produire. Un Américain dit alors qu’il y a un tennis, de l’autre côté de l’hôtel. Traversée de la bâtisse branlante, dans le noir. Nous nous retrouvons une centaine sur le court. Commence une très longue nuit : pas moins de quarante-trois secousses et, à chaque fois, l’inquiétude que ce soit « la » réplique de la première. La nuit est étrangement chaude, les étoiles brillent dans un ciel clair. Et, à une secousse plus forte que les autres, une clameur, de nouveau, qui paraît se rapprocher : des gens, dans le bas de la ville, en prière.

La vie s’organise, malgré tout, tant bien que mal. On récupère quelques couettes, des matelas. Lyonel Trouillot arrive en fin de matinée. Dans ses yeux, toute l’horreur traversée, qu’il énonce à voix blanche. Il est déjà venu, à pied à travers la ville, dans la nuit, mais ne nous a pas trouvés. Là, en bas, la ville est quasiment détruite. Deux photographes nous montrent leurs photos : tous les bâtiments que nous connaissons sont en miettes.
Dany, parti avec Lyonel, revient dans l’après-midi, bouleversé : sa mère est sauve, de même que Frankétienne, le grand poète, le géant des lettres haïtiennes, malgré sa maison à demi effondrée. Une immense clameur a retenti dans la rue quand il est apparu : « Le poète est vivant. » Ici, les poètes sont des dieux vivants. Et puis, aussi, cette scène incroyable, dans la rue : des gens reconnaissant Dany, qui viennent lui serrer la main, le remercier pour son livre qui les honore. Lui, embarrassé : en ces circonstances, un livre… Et les autres d’insister : au contraire. Ils en ont plus que jamais besoin parce que les livres disent qu’il est en l’homme quelque chose de plus fort que le malheur.

La suite, la deuxième nuit, glaciale, est de l’ordre de l’anecdote. Le jeudi, dans la matinée, l’ambassade américaine vient récupérer ses ressortissants, puis les Canadiens, avec lesquels Dany rentre. Les écrivains désormais vont être le plus utiles en faisant ce qu’ils savent faire : écrire. Et c’est là, à l’instant de son départ, qu’avec Lyonel, nous nous sommes juré de ne pas renoncer : ce festival Étonnants Voyageurs de Port-au-Prince, nous allions le faire à Saint-Malo, le printemps suivant, avant de le remonter à Port-au-Prince, dès que possible. Pour dire par la littérature, au milieu des ruines, les hommes debout.


Du 22  au 24  mai 2010 : Haïti à Saint-Malo

Promesse tenue. Parce qu’il n’est pas possible de rester sur ces images de destruction. Parce qu’il fallait affirmer, contre le malheur, la puissance des mots, ce qui fait tenir les hommes debout. Cette édition avait pour thème, prévu, organisé depuis des mois, la Russie et ses jeunes écrivains : nous y avons ajouté – parce qu’il le fallait, que nous ne pouvions imaginer le festival sans cela, sauf à perdre notre âme – ce que nous n’avions pu monter à Port-au-Prince. Le festival d’Haïti, donc, à Saint-Malo. Lectures, rencontres, débats passionnés, films rares, exposition de tableaux de l’immense Zéphirin, peints après le séisme, spectacle extraordinaire de Frankétienne, au théâtre Chateaubriant disant sa pièce prémonitoire Melovivi ou Le piège, écrite avant le séisme, où il imaginait deux individus qui se retrouvent reclus dans un réduit, à la suite d’un cataclysme dans « l’effondrement des villes, des bidonvilles, des châteaux et des palais en hécatombe cacophonique ».
Reconstruire Haïti… Ce ne sera pas seulement une question d’argent, de moyens techniques, disaient tous ces écrivains présents, en ces journées : mais passera d’abord par la reconstruction de soi. De son imaginaire, de ce qui a fait sa force face au malheur depuis des siècles. Rien ne se fera sans reconquête de soi.


Le combat dans la presse : dire, au milieu des ruines, les hommes debout

« Que peut la littérature ? » interroge François Busnel, en conclusion de cette « Grande librairie » qu’il a montée sur France 5 dans la fièvre. Depuis notre rapatriement d’Haïti, nous nous sommes dépensés sans compter pour l’aider — hélas, Lyonel Trouillot et Emmelie Prophète ne sont pas là, bloqués en Guadeloupe par les caprices d’un avion militaire. Que peut la littérature, à ce point de malheur ? Ils auraient pu répondre à ma place : tout.

J’ai haï les journalistes dans les premiers jours de mon retour. Le poids des mots, le choc des photos ! Sang à la une, comme il se doit, et ces titres dans la presse, dès le pied posé en Guadeloupe, encore sonnés par ce que nous avions vécu. « Pillages », « violences », « pillages » —avec leur pendant obligé : « l’île maudite », « la fatalité du malheur ». Un de nos compagnons, de rage, froisse son journal : « Charognards ! » La journaliste de France-Antilles qui essaie de recueillir impressions, témoignages, va de l’un à l’autre, un peu désemparée : « Non, pas maintenant, pas ici, plus tard, excusez-nous. » Tous esquivent, s’éclipsent, comme absents. Quels mots trouver quand on revient d’entre les morts ? Et ces regards qui se posent sur vous, qu’on voudrait fuir…

Je serre les poings : qui dira l’incroyable dignité des gens, leur solidarité dans le malheur, leur calme ? Qui enfin dira comment cette île fut brisée, mise à genoux parce qu’elle avait osé se révolter ? Qui dira cette incroyable puissance de création qui l’habite ? De retour en France, avec l’équipe, je réussis à joindre Lyonel, Dany : il faut se battre. Ce festival empêché à Port-au-Prince, il faut le tenir dans la presse, là, maintenant, comme Dany a commencé de le faire, dans les colonnes du Monde. La créativité des écrivains haïtiens ? À eux de jouer maintenant, et qu’ils bousculent les images toutes faites des journalistes !

Émission diffusée les 28 et 29  janvier, repris par RFO et TV5 monde. Y participaient Philippe Bernard, Serge Bramly, Louis-Philippe Dalembert, Eddy Harris, Alexandre Jardin, Dany Laferrière, Michel Le Bris, Jean-René Lemoine, Alain Mabanckou, Mimi Barthélémy, Erik Orsenna, Atiq Rahimi, Yves Simon.

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