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1993 - World fiction

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South American Jungle (1911), lithographie couleur d'Adolf Lehmanns / Affiche de l'édition 1993

La littérature de voyage n’était pas une fin en soi mais un moyen, pour affirmer l’urgence d’une littérature retrouvant le goût du monde (…) Travel writing et world fiction : deux manières de dire le monde. Qu’était dans le fond un écrivain-voyageur sinon celui qui fait de la littérature, à travers le voyage, l’expérience d’un « passage à l’autre », d’un métissage, en lui, des cultures ?

World fiction

Étonnants Voyageurs grossissait à toute vitesse, le public débordait des salles disponibles, le cercle des amis s’élargissait. À Françoise Scholler et David Mardell, de l’équipe initiale, s’ajoutaient Jean-Luc Fromental, qui allait porter le festival jeunesse, Lénaïck Durel, qui allait prendre en main avec autorité les expositions, Patrick Raynal, auquel aucun « regard noir » sur le monde n’était étranger, apportait sa boulimie contagieuse, Jean-Pierre Dionnet passait, toujours bouillonnant d’idées, je retrouvais Robert Louit, impeccable érudit, à l’humour ravageur, avec lequel j’avais travaillé dans les premières années du Magazine littéraire, Alain Mingam allait devenir notre « monsieur photographie » et Olivier Roellinger ajouter ses épices, Yvon Le Men apportait un souffle nouveau en faisant du festival le rendez-vous des poètes de plein vent, André Velter entre deux ascensions dans l’Himalaya y apportait sa voix, singulière…

À chaque édition, je martelais à l’intention des journalistes que la littérature de voyage n’était pas une fin en soi mais un moyen, pour affirmer l’urgence d’une littérature retrouvant le goût du monde, et que la majorité des invités n’étaient pas des écrivains-voyageurs. Le dire était une chose, se faire entendre une autre. Si je ne voulais pas que le festival se trouve enfermé malgré moi dans un « genre », il devenait urgent de passer à la deuxième phase du projet. L’effet de « bande » avait trop bien réussi : si nous n’y prenions garde, nous allions nous retrouver à inviter les mêmes chaque année. 1992, par son thème particulier, nous avait déjà permis d’apporter un correctif. Les thèmes : c’était l’idée qui allait permettre chaque année un renouvellement partiel. Qui devenait urgent : il s’agissait maintenant de déployer toute la diversité de ces littératures qui partout, sous des formes diverses, s’attachaient à dire le changement de monde que nous vivions.
L’année s’y prêtait.

Dans le même temps qu’autour de la revue Granta, à la suite de Bruce Chatwin, renaissait le travel writing, s’était imposé outre-Manche, et toujours grâce à cette revue, un deuxième courant : une littérature nouvelle, bruyante, colorée, métissée, qui disait comme on ne l’avait jamais fait jusque-là le monde en train de naître, la rumeur de ces grandes métropoles où se télescopaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents. Quelques années auparavant, de violentes émeutes avaient secoué les banlieues des grandes cités industrielles de Grande- Bretagne, première prise de parole, en forme de cri, des jeunes d’origine indienne, pakistanaise, jamaïquaine, certes, mais qui se revendiquaient anglais tout autant, d’une Angleterre nouvelle, désormais multiculturelle. Que des écrivains s’imposent dans une langue au départ étrangère n’était pas chose nouvelle, mais c’était bien la première fois qu’une génération d’écrivains issus de l’émigration, au lieu de se couler dans sa culture d’adoption, entendait faire œuvre à partir du constat de son identité plurielle, dans le territoire ambigu et mouvant de ce frottement. En ce sens, notait l’écrivain-voyageur Pico Iyer dans un article de Time Magazine qui devait faire grand bruit, ils étaient moins les produits de la décolonisation que les premiers acteurs d’une nouvelle vague internationale, et transculturelle, que Carlos Fuentes baptisait « world fiction ».

Travel writing et world fiction : deux manières de dire le monde. Qu’était dans le fond un écrivain-voyageur sinon celui qui fait de la littérature, à travers le voyage, l’expérience d’un « passage à l’autre », d’un métissage, en lui, des cultures ?

Le prix Nobel venait d’être attribué à Derek Walcott, poète caribéen de langue anglaise et d’ascendance africano-hollandaise (voir p. 34), le Booker Prize à Michael Ondaatje, Sri-Lankais d’ascendance indo- hollando-anglaise, éduqué en Angleterre et vivant au Canada. C’était le moment. Et la venue de Derek Walcott à Saint-Malo, auréolé de son Nobel, donnait une intensité particulière aux débats qui s’en suivirent.

Quelque chose bougeait, enfin, dans le milieu littéraire. Un article d’Olivier Mongin dans les colonnes du Monde, en 1991 (« La France en mal de fiction »), puis une enquête de Télérama, soulignant que les lecteurs français (en mal eux aussi de fiction ?) se tournaient de plus en plus vers la littérature étrangère, avaient suscité des réactions très vives : appel aux valeurs en péril de la culture française, aux Lumières, à une supposée « tradition romanesque nationale », dénonciation d’un « parti de l’étranger », nous n’étions plus très loin des couplets du Front national sur la préférence nationale. Il était, certes, de tradition pour l’écrivain français de se considérer comme le dépositaire naturel de l’universel. Mais quelle était l’universalité d’une littérature que presque plus personne ne lisait – dans le temps même qu’explosait à Londres, Toronto, New York une littérature lue, elle, dans le monde entier ? « J’envie les Anglais », écrivait Pierre Pachet dans son essai Un à un consacré à Salman Rushdie, Naipaul et Michaux : « Je les envie d’avoir un Naipaul, un Rushdie. Je me demande ce qu’ils ont réussi, que la France a raté. Puisqu’il s’agit de littérature, d’essai, de l’art d’écrire et de penser, je me demande s’il n’a pas manqué au modèle français une vertu si frappante au contraire dans l’art de Naipaul : le goût du réel. »

Je n’étais donc plus seul à tempêter sur mon rocher ! En tous les cas, tel était pour moi l’enjeu : le retour au réel, ou la mort pure et simple. Mais, écrivais-je alors, « je suis sûr que la situation faite aux écrivains francophones, en Algérie et ailleurs, va précipiter ce débat d’idées nécessaire ».
Et pour mieux faire comprendre ce qui se jouait outre-Manche, puisque personne dans le Paris littéraire ne paraissait connaître Granta, j’avais organisé un voyage de presse à Londres, pour faire découvrir les responsables de la revue, avant de les inviter à Saint-Malo…

L’intelligence des marges : l’arrivée du roman noir

C’était le moment aussi pour marquer encore plus nettement ce que nous avions déjà esquissé dans les précédentes éditions : comme le roman noir et, ce dont on se rendait peut-être moins compte, la science-fiction moderne disaient aussi – et avec quelle force ! – le monde en train de disparaître, le monde en train de naître. L’écrivain indien James Welch avait frappé les esprits, il s’agissait maintenant de faire découvrir dans sa diversité cette école du Montana sur laquelle Patrick Raynal, directeur de la Série noire, était intarissable : en sus des écrivains indiens, les romanciers noirs. Avec comme tête de file James Crumley et, à ses côtés, Robert Sims Reid, le deputy-sheriff auteur de polars, et Ray Ring. À qui s’ajoutaient Rolo Diez, Paco Taibo II, Nino Filasto, plus une belle brochette d’auteurs français : entrée en force du roman noir, triomphe de Crumley.

Et entrée aussi de la science-fiction contemporaine avec Michael Moorcock, l’auteur culte d’Elric le Nécromancien, Philippe Druillet et Norman Spinrad. Les écrivains-voyageurs étaient toujours aussi nombreux, avec quelques nouvelles figures, dont une au moins allait conquérir le public malouin : Anita Conti, la grande dame de la mer. Et la greffe s’imposait, de rencontre en rencontre, comme une évidence, qui allait se prolonger dans la nuit, grâce à notre ami Alain Gallet, par un concert sublime de Cesaria Evora.

1993 : rétrospectivement, une année charnière…

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