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Pour saluer Nicolas Bouvier, par Michel Le Bris

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Pour saluer Nicolas Bouvier
Par Michel Le Bris

Je l’avais découvert par hasard, chez un soldeur des bords de Seine, vers la fin des années 60. Pour son titre, d’abord : L’Usage du monde. Et cette phrase, qui m’avait ébloui, dès le livre ouvert : « On croit faire un voyage, mais c’est bientôt le voyage qui vous fait, ou vous défait. » Ce n’est rien de dire que le livre, alors, n’avait pas rencontré le succès : publié chez Droz, à Genève, en 1963, puis chez Julliard en 1964, mais pilonné avant sa mise en librairie, il n’avait tout simplement pas été lu. Mais aussi, pouvait-on imaginer titre plus provocateur, ou provincialement « à côté de la plaque », en ces années de structuralisme triomphant où nos maîtres- penseurs prétendaient réduire la littérature à n’être plus que jeux formels, après une « mise entre parenthèses préalable du monde » ? Il arrive parfois qu’un livre vous illumine, si exactement accordé à ce que vous cherchiez que le monde, à le lire, se trouve comme révélé : L’Usage du monde fut de ceux-là. Jamais, me semblait-il, on n’avait su rendre ainsi la sensation aiguë, bouleversante, de la présence du monde autour de soi, cette ivresse légère quand vous sentez qu’il vous traverse, qu’en cet instant fragile vous ne faites plus obstacle. Si j’ai créé le festival Étonnants Voyageurs, tenté de faire entendre une « autre idée » de la littérature, c’est un peu à cette rencontre, aussi, que je le dois – avec la détermination de le faire, enfin, découvrir. Et je tiens pour un honneur d’avoir été son éditeur, et, je crois, de ses amis.

« Je ne voyage pas pour aller quelque part, mais pour voyager ; je voyage pour le plaisir du voyage. L’essentiel est de bouger ; d’éprouver d’un peu plus près les nécessités et les aléas de la vie. De quitter le lit douillet de la civilisation et de sentir sous ses pas le granit terrestre et, par endroits, le coupant du silex. » La phrase est de Robert Louis Stevenson. Elle aurait pu être écrite par Nicolas Bouvier. La ressemblance entre les deux hommes était saisissante. Jusqu’à leur physique : même fragilité, même minceur, même légèreté extrême. Et même regard, vif, fraternel, pétillant d’humour. Les réunissait surtout cette obstination à tenir que le Dehors guérit. Du trop-plein de soi, des boursouflures mondaines, des certitudes faciles. De la littérature, aussi, quand elle se fige en modes, en conventions, en figures rhétoriques – rien de tel que l’épreuve du monde, alors, pour la décaper, la rappeler à elle-même, lui redonner son tranchant. Les rapprochait encore – mais est-ce un hasard ? – leur milieu familial. Né le 6 mars 1929 au Grand Lancy, près de Genève, Nicolas avait été élevé, dans un monde huguenot rigoriste, Stevenson, lui, étouffait dans le carcan austère de puritains d’Édimbourg. Et tous deux, le nez plongé dans les livres d’aventure, rêvaient de grands départs, et d’un monde grand ouvert. « À huit ans, je traçais avec l’ongle de mon pouce le cours du Yukon dans le beurre de ma tartine. Déjà l’attente du monde : grandir et déguerpir », raconte Nicolas. Stevenson, lui, creusait son porridge avec le dos de sa cuiller en l’imaginant une île au trésor, habitée de pirates…

Le Dehors guérit : commence dès l’adolescence une vie vagabonde. Sahara, Laponie, Anatolie. À 17 ans, il franchit le cercle polaire, marche dans la toundra sans rencontrer âme qui vive. « Je dormais sur la mousse dans une grosse veste de feutre. Je n’avais jamais imaginé que l’on puisse être aussi heureux… » Mais l’expérience qui décidera du reste de sa vie, après un passage par l’université, sera ce voyage qu’avec son complice Thierry Vernet, il entreprend en 1953 « sans esprit de retour » : deux ans de vagabondage heureux, au volant d’une minuscule Fiat Tipolino, qui les conduira à travers les Balkans, jusqu’en Inde…

« À huit ans, je traçais avec l’ongle de mon pouce le cours du Yukon dans le beurre de ma tartine.
Déjà l’attente du monde : grandir et déguerpir. »

Onze ans plus tard – il lui faudra tout ce temps pour se re-souvenir, laisser s’opérer en soi ce qu’il disait la « double distillation » et que ne restent plus, débarrassés des scories et anecdotes, que l’éclat diamantin de la pure sensation –, onze ans plus tard, donc, paraîtra ce chef-d’œuvre, danse de joie émerveillée le long des routes : L’Usage du monde. Et il lui faudra vingt-trois années, encore, pour écrire Le Poisson- scorpion, récit très noir de la suite de ce voyage, perdu à Ceylan, seul, déprimé, malade, vingt-trois années, avant qu’il ne découvre le Japon, dont il tombera amoureux au point d’en apprendre la langue, et d’y vivre, un temps : ses Chroniques japonaises sont un des livres les plus fins, les plus justes, jamais écrits sur ce pays, où chaque page lui est comme un discret miroir.
Il écrivait peu, et lentement. La lenteur, revendiquée, était son luxe, et le prix à payer d’une écriture épurée à l’extrême. Dans sa Tipolino, il avait chargé une vieille machine à écrire, mais ce fut pour découvrir en chemin « qu’être heureux lui prenait tout son temps ». Ce fut vrai de toute sa vie, même si la joie qui rayonne dans ses livres – mais en va-t-il jamais autrement ? – fut une joie durement gagnée sur la douleur, la dépression, les heures noires. L’écriture, il la vivait comme un exercice d’allégement, et de disparition. Son dernier poème, écrit alors qu’il se savait condamné, prend une résonance singulière :

Plus léger que boule de chardon
disparaître en silence
en retrouvant le vent des routes…

Aux amis venus le saluer une dernière fois à la cathédrale de Genève, il avait tenu que le pasteur rappelle « qu’il avait plus souvent pleuré de joie que de chagrin. » Je ne suis pas sûr d’avoir réussi à suivre son exemple, ce jour-là.

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