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Hugo Pratt, par Jean-Luc Coatalem

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Hugo Pratt à Saint-Malo : à droite René Couanau, le Maire de Saint-Malo, et à gauche Michel Le Bris (et Titouan Lamazou juste derrière !)

Hugo PRATT
Jean-Luc Coatalem

En 1991, un murmure insistant courait dans les travées du salon Étonnants Voyageurs. Hugo Pratt était là. Parmi nous. Et tout un chacun montrait une fébrilité à l’apercevoir, voire à l‘approcher. Dédicacerait-il ses albums ? Et si oui, à quelle heure ? Emporterait-on un Corto vite crayonné en page de garde ? Derrière sa mèche gris-argent, Pratt ressemblait alors à un sage un peu asiatisé, les yeux en rectangle, promenant partout son allure chaloupée et cet air madré, amusé et distant. Il était déjà mieux qu’un auteur célèbre : une légende. Et son héros, le sémillant Corto Maltese, souple comme un chat vénitien, amateur d’eaux profondes et de ports interlopes, aussi imprévisible que castagneur, paraissait l’accompagner partout : non pas comme un double mais tel un reflet. À qui s’adresserait-on alors si on avait le bonheur de lui parler ? Aux deux, mon général. Cette fois-là, et pour trois jours bretons, Saint-Malo serait leur rade.

J’ai toujours aimé Hugo Pratt. Sans doute parce qu’il se confondait un peu avec mon adolescence, lui en Éthiopie, moi à Madagascar, que ses planches étaient pleines de soldats et de capitaines, de bateaux et d’avions, d’îles et de caches, de trains et d’autos blindées, et que son héros lettré et récurrent concrétisait l’idée possible d’une existence survitaminée : entendez par là nourrie autant de rêveries, de lectures que d’aventures, à la fois dans les mailles de l’histoire et les interstices des siècles, jouet du hasard autant que du désir. Appelons ça une liberté d’esprit et du courage vagabond… Oui, Maltese était une sorte d’exemple, à la fois mûr et enfantin, capricieux et déterminé, qui posait ses malles pour aussitôt repartir, ne résistant ni aux chants des sirènes ni aux appareillages, goûtant à chaque album aux alcools, aux climats, aux armes, aux femmes, sans jamais (trop) s’attacher. Et son auteur lui-même, pour le peu que l’on en savait, ne dérogeait pas à cette règle : Pratt avait la carrure d’un baroudeur, des yeux de séducteur, des doigts de pianiste. Et physiquement, il impressionnait autant par sa force que par sa… légèreté. D’ailleurs, alors qu’il s’était installé au stand Casterman, je l’avais à mon tour dessiné dans mon carnet de notes, hâtivement, comme on cueille une fleur inconnue, qu’on ramasse une pierre bizarre, capture un papillon. Avant que le bonhomme n’aille du côté des bassins de radoub renifler quelque coque à sec, les mains dans les poches, sa sacoche à l’épaule, happé par le parfum salé et le rouge minium, mélancolique…

En 1994, lors de sa troisième invitation aux « Étonnants », son dialogue avec le débonnaire et rusé Alvaro Mutis devait rester dans toutes les mémoires : d’abord, cet échange savoureux et quasi magrittien sur l’usage de la casquette de marin breton, à condition qu’elle ne fût pas, bien sûr, « touristique ». Ensuite, plus sérieusement, l’évocation de Robert Louis Stevenson, de son Île au trésor, « la plus belle histoire du monde » sur laquelle tous deux s’accordaient vraiment, sous la bannière érudite de Michel Le Bris. Pratt n’avait-il pas dessiné cent cinquante planches pour en illustrer le propos ? Et n’avait-il pas cheminé jusqu’aux improbables Samoa pour voir la tombe de celui qui fut surnommé « Tusitala », le raconteur d’histoires ? Mais l’humidité tropicale, l’altitude du site, et sans doute le début de sa maladie, l’empêchèrent d’atteindre la sépulture. Il disait regretter amèrement ces derniers soixante-dix mètres devenus infranchissables… Ce jour-là, au Café littéraire, la scène la plus courue de la littérature, Hugo Pratt portait sous la chaleur des projecteurs malouins une chemise trop verte, une cravate tricotée en laine noire et une barbe papier de verre. Il paraissait un peu las dans son fauteuil, face à Maëtte Chantrel et Christian Rolland. Mais à l’idée d’arpenter dès le lendemain la forêt de Brocéliande, patrie de Merlin et de Morgane, son œil de nouveau s’alluma. N’était-ce pas ces lieux mêmes que lui évoquait son père alors qu’il était enfant et vers lesquels il allait revenir ? Le voyage n’était pas fini. Oui, après la Mandchourie, Samarkande et Venise, l’Ouzbékistan ou les plaines rases de la Sibérie, la Bretagne menait à tout, et pourquoi pas à un autre album ?
Saint-Malo, décidément, port du monde ! Et c’est le regard de Corto Maltese, cette fois-là encore, qui se superposa au sien.

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