L’inclassable Liao Yiwu ouvre le Festival de Berlin

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« Jack Kerouac chinois », « porte voix des bas-fonds », Liao Yiwu, l’un des plus audacieux auteurs chinois contemporains, en exil en Allemagne, prononçait le 4 septembre le discours d’ouverture du Festival de Littérature de Berlin.

Dès ses premiers textes, parus en 1976, l’année de la mort de Mao, ce jeune poète prend le contre-pied de l’idéologie officielle dans un poème devenu célèbre : “SVP, ne les croyez pas.” Dénoncé par le comité de son école, Liao Yiwu, alors âgé de 18 ans, se voit condamné à payer une très forte amende pour ses textes “contre-révolutionnaires”. Ce n’est que le début d’une suite de démêlés avec la justice chinoise qui le conduira en prison après la répression féroce du printemps démocratique de Pékin en 1989. Les événements de Tiananmen lui ont en effet inspiré un recueil intitulé « Le Grand massacre » : « Le grand massacre commence par le cœur de Pékin / Quand le Premier ministre s’enrhume, le peuple tousse/
La ville vient d’être fermée, puis bloquée, enfin assiégée/
La machine d’Etat de ce vieux pays malade n’a plus de dents/ Pour broyer le peuple qui résiste et voudrait lui échapper. » Condamné pour ce texte à deux ans de prison, il en purgera finalement quatre, à ‘issue d’un jugement tenu secret.

Ces années de prison seront pour le poète une « école de littérature » : « Avant 1989, j’étais un poète, j’étais insouciant, mais je ne comprenais rien à la vie, je buvais, je draguais, je profitais de toutes ses possibilités et jouissances. En prison, j’ai rencontré des contrebandiers, des trafiquants de drogue ou des proxénètes. J’ai entendu des histoires sordides. Mais au final, elles étaient très intéressantes car elles me révélaient mon pays. » (Le Monde, novembre 2010)
Après la prison, Liao Yiwu abandonne la poésie et rejoint les bas-fonds. Clochard, il vagabonde pendant plusieurs années et commence à collecter les histoires des paumés qu’il rencontre. Cette fréquentation des bas-fonds nourrit un livre « L’Empire des bas-fonds » paru en France en 2003 aux Éditions Bleu de Chine. Ecrit dans une langue truculente, ce recueil de portraits improbables dépeint l’univers violent, cynique, des laissés pour compte du boom économique chinois.

En 2010, à l’invitation du Festival de Berlin et avec l’appui de la chancelière Angela Merkel, Liao Yiwu réussit pour la première fois à quitter la Chine. En juillet 2011 il revient en Allemagne à l’occasion de la publication d’un livre-témoignage décrivant son séjour en prison de 1990-1994. Il vit depuis en exil à Berlin et fera le 4 septembre le discours d’ouverture du Festival International de Littérature de Berlin.
A cette occasion, Ulrich Schreiber, directeur du Festival de Littérature de Berlin (membre de la Word Alliance) , nous a communiqué le texte de Liao Yiwu, que nous publions ci-dessous. Dans ce long discours, il revient sur les événements de la place Tienanmen et les massacres commis la même année au Tibet, ainsi que sur le parcours chaotique qui l’a mené, comme le Dalaï Lama et le Karmapa (jeune maître spirituel des Tibétains), sur le chemin de l’exil, citant au passage Bob Dylan, l’ « idole de sa jeunesse » : « How many roads must a man walk down, before you can call him a man ? »…


Le discours de Liao Yiwu à Berlin :

Brève présentation du développement d’un grand talent littéraire
(Une petite histoire qui met en relation le Festival de littérature de Berlin et le Dix-septième Gyalwa Karmapa, le plus grand maître de l’école Kagyü du bouddhisme tibétain)

« Peu avant l’aube du 4 juin 1989, alors que plus 200.000 soldats des troupes de combat encerclaient la capitale de Pékin, et qu’ils assassi-naient des foules de manifestants désarmés en convergeant sur le centre de la ville, ils accomplissaient le massacre de la place Tian’anmen, qui allait laisser le monde entier dans un état de choc, et faire oublier le massacre de Lhasa, qui s’était produit le 5 mars de la même année. Mais comme il ne se trouvait pas de médias occidentaux sur place à l’époque, personne n’a pu enregistrer les scènes de folie meurtrière qui s’y sont déroulées. La ville sainte de Lhasa est dix fois plus petite que la ville impériale de Pékin, De même, la place du Bharkor est sûrement dix fois plus petite que la place Tian’anmen, mais pourtant, dans un espace si petit, où plus de dix mille manifestants pacifiques se sont heurtés à au moins quinze mille soldats, armés jusqu’aux dents. Le résultat : plus de trois cents civils y ont trouvé la mort, plus de trois mille personnes ont été jetées en prison, et les „criminels les plus endurcis“ ont été con-damnés à mort par la suite. Parce qu’on avait tout d’abord déployé là le drapeau symbolique de l’indépendance du Tibet à l’effigie du „Lion des neiges“, le temple du Jokhang, qui se trouve sur le côté droit du Potala, fut envahi par les soldats de l’artillerie. Le document le plus sacré du temple, qui symbolise le pouvoir temporel des myriades de dieux du bouddhisme tantrique du Tibet, fut jeté au feu par les intrus. Un cri de détresse s’éleva de la foule des quelque dix mille pratiquants boud-dhistes rassemblés là, et des moines se sont précipités dans les flammes pour sauver ce qu’ils pouvaient du feu, mais ils furent aussitôt engloutis dans la fournaise.
Ce spectacle terrifiant et désastreux de corps calcinés par le feu a ou-vert le cortège des immolations qui se poursuit jusqu’à ce jour.

Cette année-là a aussi vu la chute du Mur de Berlin. Le Karmapa n’avait alors que quatre ans, et n’était qu’un enfant complètement innocent. Ce n’est qu’en 1992 que, selon la tradition des réincarnations du boud-dhisme tibétain, il fut découvert par de nombreux grands érudits des monastères, après des années de recherches, dans la famille de simples paysans perdus dans les steppes enneigées et reconnu par le Dalai La-ma comme la réincarnation du 16ème Gyalwa Karmapa. Il devint ainsi la troisième personnalité spirituelle la plus importante après le Dalai Lama et le Panchen Lama, et s’établit dans le monastère de Tsurpu , à soixante kilomètres de Lhasa, un lieu consacré depuis plus de 800 ans. Qui peut savoir les cicatrices laissées dans l’âme tendre de cet individu désigné par le destin par les massacres de 1989, par les batailles encore plus sanglantes de 1959, qui poussèrent le Dalai Lama dans un lointain exil, et laissèrent le pays en ruines ?

Sept ans s’écoulèrent comme un battement d’ailes, et le Karmapa eut 14 ans. Malgré son beau visage de Bouddha solennel, et le plus grand respect que lui accordait la population, il n’était encore qu’un adoles-cent naïf, plein de curiosité pour les merveilles du monde d’ici-bas. Il est écrit qu’à son âge, le Dalai Lama adorait s’exercer sur un piano et tripoter des postes de radio, tout en se demandant comment les ondes pouvaient ainsi faire le tour de la terre. De son côté, le Karmapa éprou-vait de la répugnance à l’égard de la politique et supportait mal les con-traintes qui lui étaient imposées par quelque gouvernement séculier que ce fût. Lorsqu’il avait terminé ses études des textes sacrés, il se plon-geait avec ardeur dans la musique et composait des chansons. Dans la longue lignée des Bouddhas vivants, il en est un dont la renommée re-tentit encore jusqu’à ce jour. Il s’agit du 6ème Dalai Lama, Tsangyang Gyatso (1682 à 1706, selon notre calendrier), qui renonça par amour à son trône dans le palais du Potala, et dont les poèmes et balades conti-nuent à circuler sur les flancs des montagnes enneigées. Même un va-gabond Han de mon espèce en connaît quelques-unes par cœur !

Oh ma lointaine oie sauvage
Qui s’est envolée jusque Batang
Reviens-moi vite !
Ton amoureux t’attend dans la plaine.

Le très cultivé Karmapa connaissait sans aucun doute ces chansons, et j’ai entendu dire qu’il a pris l’initiative de créer un petit orchestre dans son temple, qu’il appréciait la musique rock et électronique, et qu’il a composé des chansons qu’il interprétait lui-même. Si j’ai un jour l’occasion de rencontrer Sa Sainteté, j’aimerais lui demander ce qu’il pense de la „génération des beatniks“ de l’après deuxième guerre mon-diale, et s’il estime le poète Alan Ginsberg, et le chanteur Bob Dylan. Ce dernier était l’idole de ma jeunesse, et tout particulièrement son »Blowin’ in the Wind« :

How many roads must a man walk down,
before you can call him a man ? (...)
Yes’n how many times must the cannon balls fly,
before they’re forever banned ?

Il est assez probable que le Karmapa se contenterait de sourire sans rien me dire...

Mais qui aurait pu deviner que cet homme, qui porte la responsabilité suprême de tout un peuple connaîtrait le même sort que moi, un littéra-teur de bas étage qui ne sait même pas où se poser, et qu’il se heurterait à de multiples reprises à un refus de quitter le territoire où il séjourne ? J’ai rempli de nombreuses demandes de visa, je me suis engagé moultes fois à éviter d’aborder tout sujet politique, à ne parler que de littérature, à revenir au pays après en être sorti. Lui aussi a déposé de nombreuses demandes, s’engageant à éviter tout sujet politique et à ne parler que des enseignements bouddhistes, et de rentrer aussitôt son voyage ter-miné. Mais au bout du compte, lorsque l’on m’a menacé de me priver de ma liberté, j’ai pris le risque de traverser la frontière sino-vietnamienne et suis péniblement parvenu jusqu’en Allemagne. Tandis que lui, qui se trouvait placé sous la plus stricte des surveillances et qui avait annoncé son désir de se retirer du monde, a tout de même sou-dain pris la fuite, sous la protection de ses loyaux disciples.
Il n’avait alors que quatorze ans, alors que moi, j’avais déjà 53 ans quand j’ai décidé de m’exiler. Confucius a dit : „ A cinquante ans, je connaissais les desseins du Ciel à mon égard“. Ainsi, avant de prendre la route, j’ai consulté le manuel du Yijing que Confucius a lui-même annoté, j’ai jeté les bâtons de divination, et je suis tombé sur le caractère 復, fù, qui est aussi utilisé dans les écritures bouddhiques pour expri-mer le Samsara, c’est à dire la roue des réincarnations. Mais ce concept a eu un sens infiniment plus important et plus lourd de sens pour le Karmapa que pour la petite fourmi que je suis. Il a marché sur les traces du Dalai Lama qui était parti en 1959, et a sillonné durant huit longues nuits et huit jours interminables les hauts sommets de l’Himalaya que l’on a nommés le Toit du Monde ! Quel trajet effrayant ! Depuis plu-sieurs dizaines d’années, des dizaines de milliers de Tibétains ont fait le pèlerinage sur cette route, pour rencontrer Sa Sainteté le Dalai Lama, pour fuir l’esclavage, et ont été engloutis par des tempêtes de neige inouïes ou ont été décimés par les balles de l’armée des frontières du parti communiste. Parmi ceux qui parvenaient avec succès au bout de leur périple, nombreux sont ceux qui durent passer le reste de leur vie comme handicapés en terre étrangère. Pourtant le Karmapa, qui ne connaissait rien en politique, et qui ne comprenait que les textes boud-dhiques, a réussi, à l’âge de 14 ans, à parvenir miraculeusement jusque Dharamsala en Inde, certes couvert de poussière et épuisé, mais beau comme une statue en jade. Le Dalai Lama et le Rinpoche Gyalwa Kar-mapa, avaient fini par se retrouver, le vieux et le jeune bouddha vivant en fuite. Tous deux sont extrêmement respectés, mais ils ont aussi usé leurs deux pieds pour répondre à cette question de Bob Dylan :
"How many roads must a man walk down, before you can call him a man ?"
Le Dalai Lama s’est exprimé pour dire grosso modo ceci : „Le Parti communiste n’est pas mon ennemi. C’est mon „professeur“, parce que, sous la pression de ce „professeur“, j’ai dû quitter le Tibet. Si je n’avais pas quitté le Tibet, j’aurais été comme mes incarnations précédentes, et je n’aurais pu être qu’un autre Bouddha vivant, relativement coupé du monde au sein de mes montagnes enneigées, et je n’aurais pas eu l’occasion de transmettre les enseignements du Bouddha, ainsi que les prières des Tibétains, au reste du monde, comme je le fais maintenant. Le Karmapa n’a pas prononcé ce genre de paroles : c’est un artiste qui pense que psalmodier des sutras et faire de la musique transmettent plus de force que les mots. C’est ainsi qu’avec l’aide de nombreux mu-siciens en Occident, il a produit une grande quantité de CD et transmis au monde entier les six véritables paroles de l’OM MA NI PAD ME HUM avec les rythmes envoutants du rock contemporain. Ses poèmes et ses chansons circulent librement en Chine et au Tibet par les canaux underground de l’Internet. Lorsque mon ami l’écrivain Wang Jianhui eut entendu le chant des „Mille promesses du Karmapa“ que j’avais rapporté en version piratée du marché de Chengdu, il ne peut s’empêcher d’écrire une sentence poétique : „Qui peut arrêter le sourire intérieur d’un homme ?“
Une nation peut-elle encore sourire après avoir connu des bains de sang comme les Tibétains ? Est-elle remplie de haine ? Voudront-ils faire payer un œil pour un œil, une dent pour une dent ? Non. Elle en-dure, elle endure l’insupportable, et elle ne fera de mal à personne. Ils ne savent se faire du mal qu’à eux-mêmes en se jetant dans les flammes l’un après l’autre. Depuis cette date du 14 mars 2008, lorsque le Parti communiste a commis de nouveau le crime de blasphème à l’égard des dieux, et a perpétré le massacre de nombreux moines, ils se sont arrosés de benzine les uns après les autres en criant „Liberté pour le Tibet !“ et ont enflammé l’allumette. En ce mois de juillet, ils sont déjà 49 à s’être ainsi immolés par le feu.

Oh ! Monde ! Regarde ces crânes carbonisés --- ces pauvres âmes peu-vent-elles avoir encore un sourire intérieur ? Les âmes de ceux qui se sont sacrifiés par le feu peuvent-elles encore sourire de la musique du Karmapa ? Le parti communiste parviendra-t-il à enfoncer encore son couteau meurtrier jusque dans le ciel ? Qui peut empêcher le vent de siffler et les feuilles de tomber, les chansons et le nirvana ? Qui peut échapper au libre ressac de la mort et de la vie ?

Il y a environ huit ans que je me suis enfui de Chengdu, dans la pro-vince du Sichuan, pour me rendre à Lijiang au Yunnan. C’est dans une bourgade où vivaient ensemble des Han et des Tibétains que j’ai enten-du pour la première fois le « Chant des prières » du Karmapa et que j’en retirai une émotion profonde. Inspiré par l’alcool que je venais d’absorber, je me suis emparé de ma flûte xiao, celle dont j’ai appris à me servir alors que j’étais encore en prison, et j’ai joué un air du poète de la dynastie des Tang , qui s’appelle « Les trois fortins de la passe du Sud ». Le temps est reparti brusquement en arrière ; au-delà de la passe, ce n’était que de vastes étendues de sable jaune et ce moine unique du nom de Xuanzang des Tang, à cheval sur sa vieille monture habituée à son trajet, est passé devant la Tour de la flèche sans craindre un par-cours de plusieurs milliers de li pour aller chercher les textes sacrés bouddhiques en Inde. C’est ainsi que le bouddhisme s’est propagé et que, par la suite, à cause des différences de culture ou de géographie, il s’est séparé en deux grandes tendances, du Grand et du Petit Véhicule, en bouddhisme chinois et bouddhisme tibétain…
Avant de vous dire adieu, je veux encore vider une coupe de vin
A l’ouest de la Passe du Sud, il n’y aura plus d’ami pour vous at-tendre…

Ainsi chantaient mes ancêtres, la chanson de Wang Wei. Mais le Dalai Lama et le Karmapa, qui ont synthétisé des générations d’humains d’hier et d’aujourd’hui, peut-être ont-ils quelques gouttes de sang du grand Xuanzang ? Je flottais encore dans ces pensées et j’avais oublié que je venais de vivre la désintégration de ma famille, j’oubliais aussi que des policiers en civil me surveillaient discrètement. Je fis une prière pour qu’un jour, à l’occasion d’une rencontre heureuse, le Karmapa et moi puissions entamer ensemble une chanson, sans nous poser de question sur le pourquoi et le comment, sans préjugé sur nos noms et nos rangs, comme deux voyageurs de l’ancien temps. N’y a-t-il vrai-ment plus d’amis pour nous attendre de l’autre côté de la passe du Sud ? Mais j’y pense : l’enseignement du Bouddha est sans frontières, et nous sommes tous sans vieux amis, et sans patrie une fois franchie la passe du Sud. Evidemment la différence entre nous est réelle : le Kar-mapa porte une responsabilité qui lui est transmise de génération en génération. Pour la nation tibétaine, là où il y a le Dalai Lama, le Pan-chen Lama, et le Karmapa, là se trouvent la chaleur humaine et la pa-trie.

A cause de tout cela, lorsque je fus informé en mars que je serais l’invité d’honneur du Festival de Littérature de Berlin 2012, il me vint soudain une idée à l’esprit : j’allais demander à Ulrich Schreiber, le Président de ce festival, s’il ne serait pas possible d’inviter le 17ème Karmapa à ve-nir participer aussi.

Une lettre d’invitation lui fut aussitôt adressée, mais nous savions que notre démarche ne se déroulerait pas sans anicroche. Mon amie Liao Tienchi se chargea d’établir le premier contact et mon amie Guo Yeemei entreprit d’ouvrir les négociations. Encore plus difficile ! Ces deux femmes pont passé plus de la moitié de leur vie en Allemagne, mais, comme elles sont originaires de Taiwan, elles compatissent au dur destin des Tibétains, et elles sont sensibles aux particularités diamétra-lement opposées des cultures orientales et occidentales. Lorsque nous avons su que le Karmapa n’avait pas de projet de voyage à l’étranger pour cette année, je n’ai tout de même pas voulu renoncer à cette idée, car le rythme des immolations par le feu au Tibet continuait à s’accélérer, à cause de la main mise de fer du parti communiste sur la région.

Le Dalai Lama, dont les convictions restent inébranlables, a déjà 77 ans, et il continue à courir le monde en tous sens pour préparer l’avenir du Tibet. De son côté, le Karmapa n’a que 27 ans, mais sa détermination à sauver le monde se devine clairement dans le documentaire historique, qui dure plusieurs heures, qu’il a réalisé récemment sur Milarepa. Jetsün Milarepa (1040–1123) est né il y a plus de 900 ans et fut un grand maître de la tradition de l’école des Kagyü, à laquelle appartient le Gyalwa Karmapa. A la suite de nombreuses catastrophes, il devint un grand chamane, maître du vent et de la pluie, mais le violent désir de revanche que ses ennemis éprouvaient à son égard ne lui laissa jamais un moment de répit. Pour se libérer de ces abîmes de haine, il se rendit auprès d’un vénérable maître du bouddhisme tantrique et parvint enfin, après des épreuves dignes des neufs cercles de l’enfer de Dante, à par-venir à renaître sous la forme d’un poète et d’un philosophe unanime-ment reconnu par les habitants du pays des neiges tibétain.

Sans tenir compte du contexte géopolitique actuel, le
Milarepa du passé offre un modèle à suivre au Gyalwa Karmapa du présent. Il s’agit d’approfondir ses connaissances, d’élargir le socle de son enseignement, de faire rayonner son art pour supplanter la tyrannie criminelle de l’athéisme, afin de se libérer des douleurs incessantes in-fligées à l’humanité. Mais dans notre monde perturbé le parti commu-niste chinois a réussi à se transformer en un monstre qui, en exploitant son humble population et en stimulant sans cesse son économie, me-nace l’équilibre environnemental de la planète, en un monstre dont l’appétit de cesse de grandir. Il n’a pas seulement transformé son propre pays en une vaste poubelle, dans laquelle se noie aussi bien la nature que les hommes, mais il tente aussi, par diverses méthodes ou-vertes et cachées, de s’infiltrer partout afin de „poubelliser“ l’ensemble de l’humanité. Nombreux sont les hommes politiques, les entrepre-neurs, et même les défenseurs des Droits de l’Homme qui sont dérou-tés par la complexité de l’histoire et de la religion tibétaines, qui se lais-sent avoir par une interprétation à courte vue de la situation écono-mique, et qui se laissent surtout intimider par l’attitude inflexible du parti communiste. Du coup, ils détournent les yeux du sang et des larmes versées par le peuple tibétain et de ceux qui s’immolent par le feu. Ils interprètent ces gestes comme une forme d’extrémisme, qui se-rait à mi-chemin du terrorisme. A ceci, Sa Sainteté le Karmapa, a ré-pondu en écrivant le poème suivant, avec un cœur alourdi par le souci :

C’était un jour de l’hiver
Je me trouvais dans une grande solitude
Et, dans ce moment précis,
Je ne savais même pas vers quelle direction me tourner.
Dans le froid glacé, un homme épuisé, qui ne savait plus où diriger sa prière !
Oh ! Ma patrie ! Où as-tu disparu ?
Peut-être n’as-tu plus envie de voir le vagabond que je suis devenu, et t’es-tu évanouie ?
Oh ! Ciel !
On dit maintenant que tu n’as pas de conscience
Et que tu as envoyé à ma patrie, à mon peuple
Une souffrance telle que jamais le monde n’a connue.

Qui aurait pu deviner que la réponse à ce poème du Karmapa lui serait donné par un exilé tibétain du nom de Jampa Yeshi qui s’est immolé par le feu dans les rues de Delhi le 26 mars 2012, pour protester contre la venue du Président Hu Jintao en Inde, lui qui fut responsable du massacre du 5 mars 1989 à Lhasa. Jampa Yeshi, un homme de 27 ans, a couru comme un fou sur cinquante mètres, une véritable torche hu-maine brûlante, tout en criant des slogans, avant de s’effondrer bruta-lement. Il a écrit dans une lettre testamentaire :

„La dignité est l’âme d’un peuple ; c’est elle qui lui donne le courage de rechercher la vérité. Plus encore, c’est elle qui lui indique la voie du bonheur à venir... La liberté crée les conditions du bonheur pour tous les êtres vivants, et lorsque l’homme perd cette liberté, il devient comme une lampe à huile dans le vent... Je veux transformer mon être précieux en flamme, pour exprimer la souffrance de six millions de Ti-bétains aux yeux du monde, qui sont privés de tout droit humain, qui ne savent où demander justice. Si vous éprouvez de la compassion, alors tournez votre regard vers le pauvre Tibet impuissant... Que de-mandons-nous ? La liberté fondamentale de pratiquer notre religion traditionnelle, de vivre selon notre culture et de parler notre langue. Nous demandons le respect de nos droits fondamentaux, et nous espé-rons que le monde nous soutiendra. Le Tibet appartient aux Tibétains, et le Tibet doit vaincre !“

Ces voix des gens simples qui se sacrifient, et des maîtres spirituels les plus révérés, nous les avons entendues au même moment. Après de nombreux efforts et beaucoup d’anxiété, nous avons enfin parvenu à entrer en contact avec le secrétariat du Karmapa. Il fut entendu que nous nous rendrions le 3 août jusqu’au lointain Dharamsala, et que nous serions par Sa Sainteté pour lui demander respectueusement d’honorer de sa présence le Festival de littérature de Berlin, afin de prier pour le Tibet avec quelques centaines d’invités de toutes couleurs de peau, et de toutes croyances. Mais, à ma grande surprise, je suis tombé sur des problèmes de passeport et de visa, en tant que réfugié récemment arrivé à l’étranger.

Sur les conseils de Guo Yeemei, je me suis tourné vers le Ministre des Affaires Etrangères allemand pour solliciter son aide, en me présentant comme détenteur de la plus décoration accordée à un homme de lettres en Allemagne, le Prix de la Paix des milieux de l’édition allemands. Et je lui ai écrit la lettre suivante :

„Très respecté Monsieur Westerwelle,
Je vous suis très reconnaissant de m’avoir adressé vos félicitations. Je me souviens qu’en mars 2010, alors qu’on venait de me refuser pour la quinzième fois un visa de sortie du territoire chinois, une douzaine de policiers des frontières, armés de pistolets à la ceinture, m’avaient arrêté comme un criminel, et m’avaient fait descendre de l’avion où je m’étais déjà installé. Par la suite, je suis resté pendant près d’un mois en rési-dence surveillée. A l’époque, en tant que Ministre des Affaires Etran-gères d’un pays démocratique, vous aviez publiquement exprimé votre préoccupation à mon égard, et vous avez prédit que vous viendriez me saluer un jour en Allemagne.
J’ai quitté la Chine l’an dernier et j’ai fait publier le texte de mon ma-nuscrit concernant mes années de prison, ce que les sbires de la dicta-ture en Chine voulaient à tout prix empêcher. Et en votant avec mes pieds, j’ai permis que la prédiction que vous aviez faite se réalise. Mon-sieur Westerwelle, veuillez, je vous prie, accepter les remerciements tar-difs d’un écrivain venu des bas-fonds de la société. Peu de temps après mon arrivée, voilà que je fus nommé pour le Prix de la Paix des milieux de l’édition en Allemagne, et que j’ai de nouveau aperçu votre nom qui m’était déjà familier.

Vous m’avez décrit comme „un courageux précurseur de la culture de la mémoire“, et je ne peux me permettre la moindre autosatisfaction, car j’ai au contraire le sentiment qu’un poids encore plus lourd pèse sur mes épaules. En effet le témoin d’un système dictatorial qui vient de s’enfuir doit, dès qu’il a mis les pieds sur le sol de la liberté, se porter au secours de ceux qui restent sous le joug de la douleur.
Voilà pourquoi je me présente à vous avec une demande pressante.
Comme vous le savez, entre l’an dernier et cette année,
les Tibétains ne cessent de s’immoler par le feu. Cela provoque en moi, auteur chinois, un sentiment mêlé de colère et de remords, car je me suis intéressé depuis longtemps au sort des Tibétains, et j’ai eu l’honneur de rencontrer le Dalai Lama. Cela m’oblige impérieusement à ne pas rester les bras croisés. Il se trouve que le Festival de littérature m’a confié la tâche d’être cette année son invité d’honneur, et de pro-noncer le discours d’ouverture.
Nous nous efforçons actuellement de permettre au Karmapa de parti-ciper au Festival de littérature, au cours duquel je lui demanderai de ré-citer la prière des „Mille promesses du Gyalwa Karmapa“ pour le Tibet, la paix et la sécurité du monde. Lui aussi a suivi les traces du Dalai La-ma et il est maintenant le chef spirituel en exil qui a été par le Dalai Lama lui-même comme son successeur. C’est enfin un véritable génie de la musique et de la poésie. Ses CD sont déjà de grands succès popu-laires en Chine, au Tibet et à Taiwan.
Mes amis et moi-même avions prévu, au nom du Festival international de littérature de Berlin, de lui rendre une visite discrète pour présenter notre invitation au Karmapa. Mais il semblerait qu’il existe des difficul-tés diplomatiques à l’autoriser à quitter le territoire indien. C’est pour cela que je m’adresse à vous, M. Westerwelle, pour que, par des canaux qui vous sont familiers, vous puissiez vous entretenir avec le Ministère des Affaires étrangères indien, afin de nous aider à réaliser notre mer-veilleux projet. Cela serait un tel encouragement pour les Tibétains qui ne cessent de se sacrifier par le feu, pour ce peuple qui est le seul à avoir si „douloureusement perdu son territoire“ !
Le peuple tibétain, qui est resté depuis si longtemps dans l’impuissance, tout comme moi et mes amis, n’oublieraient jamais ce que vous, en tant que Ministre des Affaires Etrangères allemand avaient fait, le tout pre-mier, pour le très aimé et vénéré, par nous et par les Tibétains, pour le Karmapa. Ce serait un moment historique, si un chef spirituel, né après 1980, pouvait échanger avec des écrivains et des artistes de tous les coins du monde sur cette scène de festival international de littérature, et pouvait, avec sa musique et ses poèmes, consoler les âmes de ceux qui se sont immolés, afin d’ouvrir une perspective qui, de fil en aiguille, pourrait créer de l’espoir et faire cesser petit à petit ce geste chez ceux qui envisageaient de suivre la même voie.
Comme vous me l’aviez écrit dans votre lettre, peu importe si j’ai été autrefois le „magnétophone de mon époque“ ou si je m’efforce au-jourd’hui, en tant qu’invité d’honneur du Festival international de litté-rature de Berlin, de préparer le discours d’ouverture, tout cela revient à un „processus douloureux mais inévitable pour avancer sur la route de la réconciliation“. Voilà pourquoi je prends la liberté de vous écrire, car je suis persuadé que notre démarche ouvrira la voie pour que les gou-vernements d’autres pays du monde apportent aussi leur soutien.
Dans l’espoir d’une réponse positive de votre part“

Six jours après avoir posté cette lettre, nous avons été invités au Minis-tère des Affaires Etrangères pour engager la conversation avec une bonne douzaine de diplomates. Suivit une attente angoissée. Nous avions déjà acheté les billets pour partir en Inde, mais nous avons par la suite été obligés de les rendre. J’avais l’intention d’entamer une grève de la faim devant les portes de l’ambassade de l’Inde pour montrer mon indignation, mais j’en fus énergiquement empêché par un membre du secrétariat du Ministre des Affaires étrangères allemand. Une photoco-pie de mon passeport fut de nouveau envoyée adressée au Consulat de l’Inde par ces mêmes personnes.

Pendant que je m’appliquais à préparer ce discours d’ouverture Guo Yeemei et Liao Tienchi, ces deux femmes au cœur bienveillant de bod-dhisattva étaient probablement isolées chez elles en train de se lamenter sur les malheurs répétés du peuple tibétain. Mais j’affirme que si nous échouons dans notre entreprise, cela se sera passé en Occident, dans un lieu où la liberté, l’égalité, la fraternité sont reconnus. Ce sera un échec temporaire, beaucoup moins grave que l’échec que l’on peut subir dans la poigne d’une dictature, où les vies humaines sont menacées. Et ce sera beaucoup plus facile à supporter que le fardeau du Dalai Lama et du Karmapa qui portent sur leurs épaules le destin de tout un peuple, et beaucoup plus aisé que le voyage qui les a conduits à travers les plus hauts sommets de l’Himalaya pour gagner leur liberté. Et enfin cela sera tellement plus léger que ma fuite de Chine l’an dernier.

De plus, lorsque j’eus terminé de rédiger ce manuscrit, je me suis rendu tout au bout d’une grande rue pour aller me recueillir dans un cimetière afin de laisser les vagues d’émotions qui agitaient mon cœur depuis si longtemps, lorsque le téléphone se mit à sonner tout d’un coup. C’était le bureau des Affaires Etrangères. On voulait me dire qu’il avait été clairement expliqué au gouvernement indien que notre voyage serait cautionné par le gouvernement allemand, et qu’il serait heureux d’accueillir le Karmapa ici.
J’ai dit que l’artiste que j’étais, venu des bas-fonds de la société chi-noise, tenais mes instruments de musique prêts à être utilisés pour l’occasion.
Quelqu’un du bureau du Cabinet ministériel m’a dit : "Attendez encore un peu, je vous prie.

Le 3 août, à Berlin

Traduction établie par Marie Holzman
Les notes sont de la traductrice.