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Saint-Malo Archives : 2004 
 

Coups de cœur Télérama : Un Jonquet torride

11 juillet 2011.

Thierry Jonquet publie “Mon vieux”

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Belleville, des clochards, la canicule... Le roman noir d’un été cuisant met sur le grill une société à bout de souffle.

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©Samuel Bollendorff / L’œil public

Souvenez-vous. C’est l’été 2003. Il fait chaud. De plus
en plus chaud. C’est étrange – dérèglement de la nature,
effet de serre ? Les jours passent, la chaleur grimpe,
l’inquiétude grandit. Et la panique s’installe. Les maisons
de retraite se transforment en mouroirs à grande
vitesse. Les hôpitaux débordent de patients. Les urgentistes
crient au secours, suivis de près par les pompes
funèbres d’habitude si silencieuses. Le chef de l’Etat,
lui, ne renonce pas à ses vacances. On finit tout de
même par réquisitionner des hangars, des camions
frigorifiques. On stocke les cadavres comme on peut.
On creuse des fosses communes. Les médias bafouillent,
peinent à obtenir des chiffres. Le fait divers – une canicule
– fait place à une catastrophe nationale. Fin août,
le verdict tombe : quinze mille décès.
Cela s’est passé en France, et nulle part ailleurs. On
s’interroge. Comment est-ce possible ? A qui la faute ?
Les règlements de comptes se font par voie de presse.
Les uns accusent l’inertie des autorités - ministres,
maires ; les autres montrent du doigt les mauvais
citoyens, ceux qui délaissent leurs parents, leurs vieux.
Evidemment, pour un écrivain aussi peu frileux que
Thierry Jonquet - toujours prêt à dénoncer les détraquements
de notre société -, un tel événement ne s’enterre
pas à la hâte. Ce même mois d’août, presque en
transe face à tant d’horreurs, il épluche les journaux,
enquête, rencontre ceux qui furent sur le front de la mort
(médecins, infirmiers, pompiers, policiers...), puis se met
bâtir une intrigue. Son roman, Mon vieux – celui qu’il
vous faudra emporter pour vos vacances au soleil ! –,
a pour « décor » la canicule de l’été dernier et met en
scène les habitants d’un quartier de Paris, Belleville.
Comme pour ses précédents romans, Moloch (terrible
descente dans les réseaux pédophiles) ou Ad vitam
aeternam (plongée dans l’univers de la marchandisation
des corps), Thierry Jonquet s’inspire de ce qu’il voit,
entend. Invente des personnages pêchés au coin de sa
rue, des gentils et des vilains – souvent ils sont les deux –
et imbrique petit à petit leur destinée. Il les mène au
paroxysme de leur pauvre vie, pour nous forcer à voir
l’accablante réalité qui nous entoure. Mais Jonquet, ce
moraliste sentimental, nous entraîne bien plus loin. Il
nous oblige à faire nôtre cette société foutraque, à la
décortiquer, à mettre au feu son ordre établi, à refuser
la déchéance des uns, l’indifférence des autres. Il
écrit en rouge et noir l’abjection et la folie, et nous invite
pourtant à rêver sur ses romans clairs-obscurs, à imaginer
un monde de clarté et de tendresse...
Il fait chaud. Une bande de clochards a établi ses
quartiers d’été sur les trottoirs de Belleville. Jonquet,
à la manière d’un Jack London descendu dans la rue
pour écrire Le Peuple d’en bas (éd. Phébus), raconte
avec minutie leur quotidien, misères et combines, souffrances
et violences. Apparaît Daniel. Jeune chômeur
en fin de droits, il regarde les sans-abri, ne veut pas finir
comme eux, « à la poubelle », mais en prend le chemin.
Puis, voici Alain. Lui est scénariste pour la télé, écrivain
raté. Il peine sur son ordinateur, à écrire des inepties
qui plairont, sans doute. Il ne songe qu’à sa fille,
une ado de 16 ans. Un accident de deux-roues lui a arraché
la moitié du visage. Il est prêt à tout – à payer beaucoup
– pour qu’elle retrouve forme humaine et envie de
vivre. Et voilà qu’un dernier personnage s’écroule, en
pleine rue. Un vieillard. Souvenez-vous, il fait chaud, très
chaud. A l’hosto, on lui découvre la maladie d’Alzheimer.
Qui est-il ? Que vient-il faire dans ce roman ?
Mon vieux est un texte formidablement construit.
Dialogues natures et suspenses maîtrisés s’enroulent
avec intensité. Thierry Jonquet nous ballotte de la réalité
– la canicule, les SDF – à la fiction avec un plaisir
démoniaque. Cet écrivain-là n’est pas un adepte de la
pureté stylistique, mais un formidable raconteur d’histoires,
un bâtisseur de satires, un empêcheur (efficace
 !) de respirer en bonne (in)conscience. Il a l’indignation
au ventre. Du coup, il n’hésite pas à malmener
un de ses héros, Alain, le père de la gamine accidentée.
Il lui fait retrouver son propre père, un type
qui l’a abandonné tout gosse. Le père, « ce salaud »,
c’est le vieillard déchu et sans mémoire tombé sous
la chaleur accablante. Les frais d’hospitalisation sont
exorbitants. Nul n’est censé ignorer la loi : Alain doit
payer pour ce père, même « inconnu ». Il comprend que
son passé ne cessera de le poursuivre : « On n’échappe
pas à ses parents. Si ferme que soit la haine, il reste
toujours de minuscules attaches, visqueuses, des traces
indélébiles qui se répandent, s’infectent, exactement
comme une maladie de peau. »
Dilemme : tout donner à celui que l’on hait et rien
à celle que l’on aime ? Etre responsable de son père et
pas de sa fille ? Qu’est-ce que la filiation ? La loi du sang
et rien que du sang ? Ou celle de la raison ? du coeur ?
Jonquet, en artisan chevronné es polars, met en place
la tragédie : la Faucheuse entre en scène. C’est une
star. Très séduisante.
Thierry Jonquet n’a pas d’états d’âme : de livre en
livre, il oeuvre à bousculer la morale. Il est l’un des rares
en France à être resté fidèle à son engagement d’auteur
de romans noirs : écrire le monde, montrer l’ignoble.
Il adopte les méthodes journalistiques (enquêtes sur le
terrain, interviews, recherche de documentation, décryptage
des infos) et, avec l’aide de son imaginaire, fait
revivre ce que l’on a peut-être déjà oublié, zappé, jeté
à la poubelle avec les journaux. Jonquet raconte des
histoires et écrit des pans de notre Histoire, donne un
sens à une actualité qui chasse l’autre, prolonge l’éphémère.
Il fait ce que le journaliste ne peut faire. C’est le
pouvoir de la littérature. Souvenez-vous. C’était l’été dernier.
Il faisait chaud, très chaud. Thierry Jonquet ne pouvait
pas se taire. Il s’est mis à écrire Mon vieux. Sans
doute, d’abord pour lui-même, pour ne pas mourir de
honte. !
Martine Laval