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Saint-Malo Archives : 2004 
 

Coups de cœur Télérama : La veine cubaine

11 juillet 2011.

Les littératures caraïbes invitées à Saint-Malo

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A Cuba ou en exil, les écrivains de l’île vivent une histoire d’amour complexe avec
leur terre d’origine. Une nostalgie amère qui leur inspire des textes sombres et désabusés.

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Affichage de la propagande. La Havane, Cuba. ©Guillaume Herbaut : l’œil public

Cuba ? « C’est une petite île et un mystère », affirme Abilio Estévez, écrivain cubain installé depuis deux ans à Barcelone. « J’ignore ce qui dans ce monde tragique favorise la création. Peut-être est-ce justement le tumulte de son histoire… » Oui, Cuba est un mystère. Par sa position géographique, sa place stratégique entre l’Europe et l’Amérique, si près des Etats-Unis et, pourrait-on dire en plagiant les Mexicains, « si loin de Dieu », l’île a toujours été un objet de convoitise. L’Espagne a tout fait pour la garder sous son aile. Les Etats-Unis – qui y ont soutenu plusieurs dictatures (en particulier celles de Batista de 1940 à 1944, puis de 1952 à 1958) – en auraient bien fait une étoile de plus sur leur drapeau. Quant aux Soviétiques, censés soutenir le régime de Fidel Castro, l’ami caraïbe, ils ont « aidé » à leur manière – économiquement faible et politiquement stricte – l’île sous le soleil, gelée par le blocus américain. Comment oublier cette histoire si mouvementée lorsqu’on écrit sur Cuba ? Comment faire l’impasse sur les guerres, les atrocités commises par tous les drapeaux, les espoirs de la révolution de Castro et les désillusions qui ont suivi ?
Qu’ils soient restés sur l’île, comme Leonardo Padura, auteur de romans noirs et d’un superbe roman « blanc », L’Etole et le Palmier, ou comme Ena Lucía Portela, une trentenaire à la plume acide et au rire dévastateur qui avec Cent Bouteilles sur un mur, s’est taillé une place de choix dans le paysage cubain ; qu’ils vivent en
France, comme Eduardo Manet, en Suède comme René Vázquez Díaz, à Barcelone comme Abilio Estévez ou à Los Angeles comme Alex Abella, tous les auteurs cubains écrivent sur Cuba.
Pour Eduardo Manet, rien d’anormal à cela, « l’esprit nationaliste est très fort et exilés ou fils d’exilés, Cubains de l’île ou de la diaspora, tous se sentent cubains et sont fiers de l’être ». Peu importe du reste la langue dans laquelle ils ont choisi d’écrire, Cuba demeure aux points cardinaux de leur imagination. Manet, lui, a choisi le français, dès son premier exil, dans les années 50, lorsqu’il a quitté l’île pour échapper à la dictature de Batista qu’il croyait éternelle. « Je me suis dit : il faut oublier ce pays. Devenir français. Pas seulement par le passeport, mais par la langue. » Alex Abella, qui a quitté Cuba à l’âge de 10 ans, écrit en anglais, mais son polar de la Série noire, Le Dernier Acte, truffé d’expressions en espagnol, ne prend sa vraie dimension littéraire que lorsque le personnage central, Charlie Morell, retourne à Cuba.

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Plaza de la Revolucion, La Havane. © Guillaume Herbaut : l’œil public

_ Depuis la Suède où il a fait sa vie, René Vázquez Díaz, lui non plus, ne cesse jamais d’évoquer Cuba. Son dernier livre, Saveurs de Cuba, est une évocation de la cuisine de son enfance reliée à sa propre histoire et plus largement à celle de l’île. Les souvenirs gustatifs dépassent pourtant le simple palais et ouvrent sur une nostalgie qui semble être l’un des moteurs de son écriture. « La nostalgie est une puissante motivation, mais elle ne suffit pas. Cuba est l’essence même de ma littérature, pas seulement La Havane. C’est toute l’île qui m’a inspiré une trilogie sur la Cuba profonde, la vie et la mort dans ces villages poussiéreux et oubliés entre mer et montagne. »
De tous, c’est sûrement Leonardo Padura qui exprime le plus fort son attachement. « Vivre à Cuba m’est une nécessité vitale : en tant qu’individu, je ne me sens complet qu’en vivant entre les quatre murs de cette île, en y souffrant parfois des limitations en tout genre, mais en y savourant aussi une expérience qui nourrit sans cesse mon écriture. Pour moi, il est indispensable d’entendre parler cubain, de sentir les gens penser en cubain, de vivre parmi eux, avec eux. » Malgré le grand succès de ses livres auprès de ses concitoyens, Padura admet que les droits perçus pour son roman le plus vendu ne s’élèvent pas tout à fait à… 400 dollars. Un
inconfort matériel qu’il tempère en ajoutant que la vie à Cuba offre de toute façon peu de tentations marchandes.

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Portrait du Che et de Fidel Castro, dans une maison de quartier dans la vieille Havane. ©Guillaume Herbaut : l’œil public

_ De l’île ou d’exil, ces oeuvres ont également en commun un regard critique sur le régime castriste. Ena Lucía Portela, dont le livre a tout de même été couronné à Cuba, est l’une des plus sévères. Vu sa jeunesse, elle n’a pas connu le castrisme révolutionnaire des débuts, mais évoque la vie difficile actuelle. « J’ai eu faim, une
faim à crever, et pas seulement pendant la crise des années 90 mais aussi durant l’époque soviétique. Ecrire n’a jamais soulagé mon estomac affamé. J’ai parfois l’impression qu’on survalorise le rôle de l’écriture. » Pourquoi écrit-on alors ? Pour communiquer avec les autres lorsqu’on n’est pas douée pour ça, répond-elle et aussi pour tuer l’ennui : « Ça rapporte beaucoup moins que d’être narcotrafiquant, un métier qui doit aussi vous éviter l’ennui. Mais écrire est beaucoup plus dangereux. J’ai peur. Ça stimule… »
Alex Abella, dont le père fut condamné à mort pour activités « contre-révolutionnaires », puis sauvé in extremis par la présence des oeuvres de Marx et Engels dans sa bibliothèque, n’est pas tendre non plus avec Castro. Mais c’est la santeria, cette religion héritée du vaudou, arrivée d’Afrique à Cuba, via Haïti, qui exalte son imaginaire. Il en dénonce d’ailleurs les dangers dans Le Dernier Acte. Que pense-t-il des Cubains restés à Cuba ? « Je les plains, particulièrement ceux qui aiment encore ce gouvernement. Ce sont des prisonniers sous le charme de leurs geôliers : une forme politique du syndrome de Stockholm. »
Le rôle de l’écrivain est d’être critique. « La littérature est un acte de révolte, de dissidence, une des manière possibles de dire “non ”. Sinon elle perd son essence », affirme Abilio Estevez, dont le roman Palais lointains évoque le naufrage de La Havane à travers trois errants : un homosexuel, une prostituée et un clown, qui se sauvent un temps en vivant dans le souvenir glorieux du théâtre de La Havane… Pour René Vazquez Diaz, qui a fui l’île en 1978, profitant d’un séjour dans un pays de l’ex-bloc soviétique où il avait été envoyé pour études, le régime castriste doit être combattu, mais il est absurde de le diaboliser, surtout quand on ignore son histoire. « Les critiques sans nuances sont intellectuellement malhonnêtes. Tout n’est pas à jeter dans le régime cubain. Si l’on traitait avec autant de rigueur Israël, la Turquie ou même les Etats-Unis, il faudrait aussi les tenir à l’écart de la communauté des pays civilisés. »
En revanche, tous s’accordent à penser que la créativité cubaine n’est pas le fruit de la seule révolution. « Le discours de la propagande cubaine, relayée par des intellectuels du monde entier, “Avant la révolution rien ! Après la révolution, tout !”, est insupportable », s’insurge Eduardo Manet. Ce qui est constant à Cuba, lieu d’immigration, c’est le passage des cultures, la curiosité des habitants, l’envie de savoir. Ce n’est pas un peuple mort ou fatigué. » Une ligne de partage sépare pourtant les auteurs nés sous le castrisme dégénérescent et ceux nés avant ou pendant la révolution. Ceux qui ont cru aux lendemains qui chantent et ceux qui n’ont connu que les disettes, les contraintes de toutes sortes et les privations de liberté. Bref, ceux qui ont souffert sous Batista et ceux qui n’ont connu que Castro… Pour les uns, dont Leonardo Padura, Cuba reste « une utopie ancrée au
coeur de la mer des Caraïbes » ; pour d’autres, tel Abilio Estévez, c’est un pays qui a connu « bien des âges d’or dont l’un des plus brillants fut celui de la revue Orígenes
[Origines] », qui réunissait de 1944 à 1956 des écrivains comme José Lezama Lima, Virgilio Piñera ou Alejo Carpentier ; pour Alex Abella enfin, l’île de son enfance « n’appartient à aucun continent, elle est sui generis, maudite ou bénite, embaumée, enchantée ou périlleuse. »
Bonne fée ou sorcière, Cuba demeure, aux yeux du monde, l’île de la tentation. Qu’en sera-t-il à la mort du vieux dictateur Fidel Castro ? Faut-il s’en réjouir ou
s’en inquiéter ? « Vous savez ce qu’est la loi américaine Helms-Burton ? » demande René Vázquez Díaz. « Son objectif est de substituer une législation américaine à la législation cubaine, lorsque l’île changera de régime. C’est comme si l’Allemagne, n’appréciant pas le gouvernement français, créait une loi, de Berlin, destinée à être appliquée à Paris. Voilà qui promet un avenir funeste… »
Aussi étonnant que cela puisse paraître, Alex Abella, qui ne souhaite aucunement retourner vivre à Cuba, et Eduardo Manet, plus secret sur le sujet, réagissent de la même manière lorsqu’on leur suggère que demain Cuba pourrait devenir un état nord-américain de plus. « Jamais ! » s’écrient-ils, l’un et l’autre, « L’influence américaine sera grandissante, bien sûr, admet Manet, mais l’espoir vient des jeunes des deux côtés – de l’exil et de l’intérieur –, de ceux qui ont envie de réaliser des rêves encore à ce jour inaccomplis. » « Après Castro, tout peut arriver, convient Alex Abella. Cuba peut rester socialiste, devenir sociale-démocrate, basculer dans le capitalisme. Mais jamais Cuba ne deviendra une étoile du drapeau américain. Les relations conflictuelles avec les Etats-Unis ont engendré trop de souffrances. »
Reste à tous ces écrivains, de Cuba et d’ailleurs, cette passion de leur île qui les relie par les mots, la peau, les parfums, les souvenirs, les saveurs, les entrailles, les musiques, les souffrances. Comme l’écrit Abilio Estévez : « L’imagination se nourrit de tout, de grandes choses et d’infimes détails. Du sublime et du terrible. Vu avec
un certain cynisme, je crois que les conditions hostiles dans lesquelles on a dû travailler à Cuba réveillent la violence et la force nécessaires à la création. Les conditions de l’exil peuvent, elles aussi, favoriser cet univers créatif car l’exil est un déchirement. Qui a dit que la perle était une maladie de l’huître ? » !
Michèle Gazier et Gilles Heuré