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Des mots d’auteurs
 

Véronique Tadjo : "Côte d’Ivoire, l’espoir décapité"

publié le 10 janvier 2011.
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Dans la tête, je suis encore à Abidjan, la belle, la douce, mouillée par la lagune, elle-même dorée par le soleil quand la chaleur n’est pas trop étouffante et que les jacinthes sauvages ne mangent pas toute son eau. Dans la maison familiale à Cocody Nord, face à la Cité des Arts, à côté de la route de la Gendarmerie et non loin du carrefour de la Mort, rebaptisé le carrefour de la Vie.
De retour d’Etonnants Voyageurs à Bamako, je suis arrivée à temps pour le second tour de la présidentielle. Mais en quelques jours, tout dérape et l’optimisme tourne à l’aigre. Du mensonge et de la tricherie surgissent des dragons dont les gueules ouvertes crachent un feu dévastateur.
Le 1er décembre, la victoire d’Alassane Ouattara est annoncée par la Commission Indépendante Electorale. Le 3 décembre, la victoire de Laurent Gbagbo est annoncée par le Conseil constitutif. Les résultats précédents ont été invalidés pour « irrégularité flagrantes » dans le Nord. Deux présidents, deux premiers ministres et deux gouvernements.
Le pays est devenu dangereux, imprévisible. Fermeture des frontières terrestres, maritimes et aériennes, couvre-feu, coupures des chaînes de télévision et de radio internationales, impossibilité d’envoyer ou de recevoir des textos. Nous voilà prisonniers, kidnappés, notre avenir suspendu à un débat juridique pendant que la télévision déblatère des insanités. Machiavel en République bananière. Mais de quoi est donc fait le pouvoir pour qu’il change en monstres, les hommes les plus prometteurs ? Il bouffe comme un ver de terre, creuse les organes internes, passe dans le sang et éclate dans l’esprit. De quoi est donc fait le pouvoir pour qu’il sape ainsi toute conviction passée ? Il colle à la peau, s’incruste sous les ongles, traverse le cuir chevelu, entre par les oreilles, le nez, la bouche et les orifices du bas. Il avale les jours, dénature le temps, annule l’avenir, griffe, laboure, défigure et décapite l’espoir.
Le tintamarre des voix discordantes perce les murs de la ville. Tout le monde est occupé à supputer, prédire, analyser, confirmer, démentir les informations. Les rumeurs sont des armes de guerre qui épuisent l’adversaire. Pousser un pion devant l’autre. Tester le terrain, le point faible, procéder par élimination et finalement adopter une nouvelle stratégie. Qui est qui ? Qui dit quoi ? La méfiance et la division enfoncent leurs griffes dans les chairs à vif.

Je ne travaille plus, je passe mon temps à chercher les dernières nouvelles. Celles d’hier sont déjà dépassées. J’écoute la radio, la télé, lis les journaux, appelle mon réseau d’amis, surfe sur l’Internet. Je fais des provisions pour la maison (quatre adultes et une petite fille). Beaucoup de féculents, riz et pâtes. Igname, manioc, bananes plantains. Viande. Café, sucre, lait en poudre, huile, boîtes de conserves, bougies, piles, boîtes d’allumettes. Réserve d’eau minérale. Bouteille de gaz supplémentaire et toujours de l’essence dans la voiture.
Notre demeure prend une autre allure. Est-ce une cible ou un refuge ? Les camions militaires qui passent à toute vitesse devant le portail, où vont-ils ? Que transportent-ils ? Ces coups de feu qu’on entend dans le lointain, qui visent-ils ?
A la tombée de la nuit, les rues se vident et un silence lugubre s’installe. J’ai le sommeil et le cœur brisés.

Véronique Tadjo

 
 
 
 
 
Bamako
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