Du 22 au 28 novembre 2010 
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Presse
 

"Afrique : l’écriture affranchie", un reportage de F. Roussel de Libération

publié le 17 décembre 2010.
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C’était à la mi-novembre. Une jeune Sénégalaise a tué son mari à l’arme blanche. Puis elle l’a découpé, a emballé les morceaux et mis le tout sur la place publique. Aidée par son amant. « Comment en est-on arrivé là à Bamako ? Une atmosphère de peur semble planer sur la ville. Et l’ombre d’Al-Qaeda en plus, qui ne facilite pas les choses. Mais un écrivain peut tenter de comprendre la psychologie de cette meurtrière. Je pense à ça. A ce fait divers qui m’apparaît nouveau ici, et aussi à toutes les inepties qui plombent la société malienne. » Au Centre culturel français, le longiligne Birama Konaré, 28 ans, a posé sur la table des clés de voiture, un iPhone et son deuxième livre publié par la maison d’édition locale Jamana. Membre de la jeune génération d’écrivains maliens, Birama est de ceux qui tentent de dire tout haut ce qui ne va pas en Afrique. Chaque mois, il livre un point de vue engagé dans le journal les Echos, intitulé « la Chronique d’Iba ».

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Birama Konare
© Seydou Camara

Les grands oubliés

Son parcours sort du commun. Fils de l’ex-Président Alpha Oumar Konaré, Iba a fait des études en « Occident », comme on dit ici. L’internat près de Paris, un bachelor à Columbia, aux Etats-Unis, et un master de communication en France. Huit ans loin de sa ville. Il en frissonne encore. « C’est physique, je ne pourrais jamais vivre en Occident. » Revenu au pays, celui qui se sent un enfant de Bamako a créé une société de conseil en publicité en 2006. Il a vécu avec douleur les dix années de pouvoir de son père, de 1992 à 2002, dans le palais de Koulouba. Après vingt-trois ans de dictature, ces premières années de transition démocratique étaient difficiles. L’adolescent a souffert de l’absence de son père et des ricanements de ses camarades de classe qui attribuaient son succès scolaire à son statut social. Alors il a tenu un journal pour calmer son tourment et exorciser son mal-être.

Sa mère, Adame Ba, historienne réputée, lui tendait souvent un stylo et une feuille de papier pour l’inciter à écrire. Un jour, elle a lu son journal et lui a conseillé : « C’est bien écrit, tu devrais le publier. » Ce récit autobiographique, la Colline sur la tête, a été publié en 2003 par la maison d’édition de sa sœur, Cauris Editions. En septembre, il a publié les Marguerites ne poussent pas dans le désert, des portraits de femmes, victimes de la société malienne. Birama ne se considère pas comme un écrivain mais comme une espèce de sorcier, qui cherche à restituer les émotions humaines dans leur véracité. « Je voulais leur donner la parole, dénoncer l’injustice sociale, le mariage forcé, les violences conjugales, la pauvreté. » Les milliards gaspillés pour les fêtes de l’indépendance auraient pu servir, selon lui, à d’autres priorités.

L’heure de l’Afrique, celle du Cinquantenaire, était un thème majeur du festival international du livre Etonnants Voyageurs, du 24 au 28 novembre, à Bamako. La jeune génération, comme Birama, et aussi l’ancienne, en ont largement débattu au Palais de la culture Amadou-Hampaté-Bâ et au Centre culturel français. Navette entre passé et présent, entre colonisation et espoir déçu : cinquante ans après, où en est-on ? C’était le sujet des textes commandés par le directeur de la collection « Lettres africaines » des éditions Actes Sud, Bernard Magnier, à une trentaine d’auteurs africains pour composer l’anthologie African Renaissances Africaines (Silvana Editoriale). « Ils sont épouvantablement critiques sur le bilan », constate-t-il, soulignant que les cinquante dernières années ont connu une créativité incontestable du point de vue littéraire. « J’ai l’impression que nous continuons à creuser et à ne pas trouver le bout du tunnel, estime Véronique Tadjo, poétesse et romancière ivoirienne. Nous avons tendance à ne pas nous libérer d’un malheur que, quelque part, nous créons nous-mêmes. Cherchons en nous-mêmes ce qui va nous sortir de la dépendance. » C’est toute la désillusion peinte dans le roman du Malien Fodé Moussa Sidibé, la Révolte de Zangué l’ancien combattant (La Sahélienne). Les anciens combattants attendaient beaucoup de l’indépendance, et en furent pourtant les grands oubliés. Pour l’auteur, « passer par la fiction permet de dire certaines choses qu’il serait difficile d’écrire dans un journal ».

« Avoir, sur le même plateau, Christiane Yandé Diop et Cheikh Hamidou Kane représente un moment historique que je ne reverrai probablement jamais », se félicite Bernard Magnier. A 82 ans, Christiane Yandé Diop continue d’œuvrer en Occident pour la reconnaissance de l’Afrique et de sa littérature avec sa maison d’édition Présences africaines, fondée par son mari en 1947. Elle rappelle « le congrès des écrivains nègres » tenu en 1956 à la Sorbonne et souligne, émue, qu’elle a publié nombre d’auteurs, comme Alain Mabanckou, qu’elle « a vu débuter comme un enfant ». Du même âge, Cheikh Hamidou Kane, figure de l’indépendance sénégalaise, a écrit, il y a pile cinquante ans, le célèbre l’Aventure ambiguë.

L’éloge de l’autre

L’histoire de Samba Diallo est celle du peuple africain soumis à l’acculturation, pris entre deux feux. « Il faut tourner la page de l’influence européenne mais ne pas revenir à un passé mythique, avance le Français Roland Colin, autre acteur majeur de la décolonisation au Sénégal. Il faut rejeter, et en même temps s’égaler à celui qui nous domine. »
Logiquement, le discours est amer dans la production littéraire. Le héros du Malien Ibrahima Aya dans Querelle autour d’un âge, à 50 ans, régresse dans l’enfance. « Cinquante ans, c’est l’âge auquel on se demande ce qu’on laisse à sa descendance, dit-il. C’est l’autre qui nous a raconté jusque-là, mais on a l’impression qu’on est encore plus incapable d’exprimer cette indépendance. » Moussa Konaté, codirecteur avec Michel Le Bris du Festival de Bamako, et auteur de l’Afrique est-elle maudite ? (Fayard), n’est pas plus optimiste. « En 1958, j’avais 7 ans, et il y avait de l’espoir. Aujourd’hui, ce n’est pas évident. Je n’ai pas encore trouvé un auteur qui propose un modèle de société aux Africains. Si l’Afrique ne s’éveille pas maintenant, elle sera de nouveau colonisée. Même si c’est autrement. »

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N’Fana Diakité
© G. Le Ny

Il est 17 heures, l’heure où N’Fana Diakité saute sur sa moto et s’enfonce dans la circulation de plus en plus dense et poussiéreuse de Bamako. Professeur de français depuis sept ans dans le collège privé dirigé par son père, il habite dans le quartier de Konaté Bougou-Djoumazana aux confins d’une ville qui prend ses aises de part et d’autre du fleuve Niger, où le bitume des rues principales laisse la place à la terre battue sur laquelle les motos tressautent. Il va comme tous les jours à son « grain », manière de désigner les groupes d’amis qui se retrouvent dans la rue, sur des chaises au soleil déclinant de la fin de la journée. Un rituel, plus agréable que l’obligation de prière quotidienne avec son père qui a 22 autres enfants de ses 4 femmes. Au « grain », N’Fana aime bavarder pendant des heures, jouer à la belote en buvant du thé. A la malienne, un thé servi en trois fois, d’abord très fort, plus doux et enfin léger. C’est au « grain » que N’Fana a rodé ses premières nouvelles, feuilles et stylo posés sur les genoux. L’affiche placardée au Centre culturel français appelait les jeunes plumes à imaginer un texte sur l’éloge de l’autre. Depuis 2002, écrire le démangeait. Il a parlé du concours à ses frères du « grain ». Deux d’entre eux y ont participé, 55 textes au total ont été envoyés. Ses nouvelles, avec celles de trois autres jeunes écrivains, ont été éditées en recueil et N’Fana a reçu le premier prix de la nouvelle de langue française avec Monsieur Bleu-Clair qui donne le titre au livre (L’Harmattan). Il y fait l’éloge d’un élève à son maître baptisé « Bleu-Clair » en raison de son vêtement.

Lire demande un effort

La petite histoire de N’Fana, le Malinké, né dans la ville ivoirienne d’Adzope en 1977, coïncide avec celle du Mali. Emigré en Côte-d’Ivoire, originaire de Mopti, son père rentre à Bamako en 1992 quand celui de Birama accède au pouvoir. N’Fana est récupéré trois ans plus tard par son père, parce que « les femmes ici ne doivent pas élever les garçons ». Mais la séparation d’avec sa tante, qui l’a élevé depuis l’âge de 6 mois, est douloureuse. « Pendant cinq ans, tous les mois, elle m’écrivait et mettait chaque fois un billet de 1 000 francs CFA dans l’enveloppe. Fier, je lui répondais, maladroitement au début. Mon goût pour l’écriture vient peut-être de là. » Sociable et volontaire, il devient président de club de RFI et monte des émissions culturelles. Il a coordonné Un livre pour demain, résultat d’ateliers de slams et d’échanges entre son collège et un établissement de Montreuil.
La littérature, il l’enseigne à l’ancienne à ses trois classes de 7e, 8e et 9e, avec des poésies de Lamartine et de Victor Hugo, les fables de La Fontaine et des grands Africains comme les Sénégalais Cheikh Hamidou-Kane et Léopold Sédar Senghor ou l’Ivoirien Bernard Dadié. Dans le deux-pièces qu’il loue depuis trois mois pour plus de la moitié de son salaire, en attendant son mariage avec la belle Sonraï Nana Cissé, les livres, trop chers, sont rares. Il n’en a acheté qu’un seul, Douceurs du bercail d’Aminata Sow Fall. Lire dans une société de tradition orale, où la solitude n’existe pas, demande un effort. Mais N’Fana apprécie ses rencontres régulières avec l’écrivain et homme politique Seydou Badian, ami depuis quatre ans. Dans Monsieur Bleu-Clair, il a fait une allusion à l’auteur de l’hymne national, et de Sous l’orage, enseigné dans toute l’Afrique subsaharienne.

La tête haute

Lycée Kankou-Moussa, non loin du palais de la Culture érigé en 1996, sur la rive droite du Niger. Dans le bureau aux murs bleus est inscrit « Succession des proviseurs ». Elégant dans un boubou crème, Baïsso Poudiougou, troisième et dernier proviseur, préside aux destinées du lycée depuis 2005. Ce matin-là, il râle un peu de n’avoir pas reçu les livres de l’écrivain malien Ousmane Diarra, conteur et bibliothécaire du Centre culturel français, justement assis en face de lui. Bientôt, tous les professeurs de français de cet établissement de 2 000 élèves se serrent dans son bureau pour un conciliabule. Aucun n’a lu Vieux Lézard, ni Pagne de femme (Gallimard « Continents noirs »), deux romans d’Ousmane Diarra. Mohamadou Maïga, enseignant depuis trente-deux ans, a inscrit l’œuvre à son programme. « Vos livres parlent de l’effritement de la tradition. Ça tombe bien. Je viens de donner comme sujet à mes élèves : "Vous assistez à une cérémonie dans votre communauté. Racontez." »

Après la récréation, plus de cinquante adolescents s’entassent sur les bancs dans une salle de classe pour écouter Ousmane Diarra. « Je ne vous demande pas d’acheter mes livres car vous n’avez pas d’argent pour cela », commence-t-il, en leur livrant un résumé. Sur le tableau, Mohamadou Maïga inscrit au fur et à mesure, à la craie, les quelques idées clés de l’exposé : « Conflit de cultures/Islam≠d’animisme/Gardien de la tradition authentique. » Le message d’Ousmane Diarra, né à Bassala dans la brousse malienne, tient ce matin en deux idées : conserver ce qu’il y a de bon dans la tradition, et ne pas prendre pour argent comptant ce qui se raconte, notamment par la voix des griots. Ousmane incite à la confiance en soi : « L’ignorance de nous-mêmes explique les incohérences d’aujourd’hui. C’est en assumant la tradition et ses évolutions qu’on pourra sortir la tête haute, en fondant notre identité culturelle. » Le même auteur, à une table ronde organisée au Palais de la culture, réitère sa conviction d’un Mali respectueux de son histoire. « Les prénoms traditionnels avaient un sens dans nos cultures. Si nous les perdons, nous perdons une bonne partie de nos rêves, et on ne peut pas se projeter dans le futur avec des rêves. »

Dans le quartier du sud de Bamako, deux télévisions sont allumées. Au rez-de-chaussée d’une maison collective meublée uniquement d’un canapé et de nattes à même le sol, la belle-mère de N’Fana Diakité regarde un programme de la chaîne malienne. A 70 ans, elle ne parle que le bambara, et ne comprend pas un mot de ce qui se trame sur l’écran. Une rue plus loin, dans l’appartement de N’Fana Diakité, la télé - chinoise, comme sa moto - diffuse un dessin animé sur l’histoire du Mali réalisé pour le Cinquantenaire de l’indépendance du pays. « Avec toutes ces célébrations, beaucoup de péripéties méconnues sont remontées, même s’il n’y a pas eu vraiment de débats », constate-t-il. Un jour, sur la route de Koulikoro, au bord du fleuve, l’écrivain débutant est tombé en arrêt devant un baobab du XIIe siècle. « J’ai imaginé que cet arbre séculaire avait assisté à tout un pan d’événements vécus par le Mali. S’il pouvait parler… » N’Fana Diakité tressera sans doute son parcours dans la tradition des raconteurs d’histoires.

Dans sa maison familiale sur la même route de Koulikoro, Birama Konaré trempe sa plume dans la réalité sociale. « Depuis près de vingt ans, le pays est stable et incite les investisseurs à venir au Mali. Nous devons créer de l’emploi pour les jeunes. Partir est un risque qu’il ne faut pas courir », lance-t-il. A Bamako, dont il connaît le moindre recoin, dans la Cité-du-Niger, « notre Neuilly-sur-Seine », ou dans le quartier populaire de Banconi, il scrute les signes d’un réveil. « Les valeurs ne progressent pas, or la société doit savoir évoluer », ajoute-t-il. Avec passion, il évoque le projet de nouveau code de la famille, auquel le Président a renoncé, devant les protestations des religieux. « La femme doit toujours demander l’autorisation à son mari pour travailler, et à sa belle-mère ! », s’indigne-t-il. L’avenir lui paraît pourtant prometteur :« La nouvelle génération est allée à l’école et le pays regorge de ressources naturelles. » Son prochain livre évoquera son expérience de jeune chef d’entreprise à Bamako, où il faut verser 1 000 francs CFA pour qu’un dossier d’installation de ligne téléphonique arrive en tête sur la pile. Ecrire, pour Iba, le fils de l’ex-président, est aussi un devoir. Il cite l’historien burkinabe Joseph Ki-Zerbo, « Na Dara, an Sara » : « Mieux vaut mourir debout que de vivre assis ».

 
 
 
 
 
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