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Jean-Euphèle Milcé, Port-au-Prince, le 2 juillet 2010

15 juillet 2010.
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Un enfant jette la pierre. Un autre, plus malheureux, la reçoit en plein visage. Le sang coule bon débit sur un maillot jaune Brésil. La foule se gonfle et donne de la voix. Deux mamans, qui se ressemblent par leurs cheveux usés, fatigués de défrisant, parlent, crient plus fort que toutes les autres de la foule et du monde.
On dirait des jumelles à cause de leurs cheveux, de leurs fils qui grandissent mal ensemble. De leurs fils fous de foot.
Le cousin fait racler sa machette sur un bloc de béton. Etincelles. Le vieux voisin expérimente sa sagesse avec un coup de sifflet de gendarme –version occupation américaine-. Un conducteur ralentit sa voiture pour s’informer. Les autres se rabattent sur leurs avertisseurs. Le tumulte s’étire, rejoint d’autres tumultes. Et, toute la ville est enfoncée dans l’enchevêtrement des sons et des intensités divers.
La ville vaut des millions de mètres cubes de béton, de ferrailles, de bois et de chairs concassés. Broyés. Je l’ai traversée par deux fois aujourd’hui. Slalom entre les envies de relèvement et la résignation.
Chaque hangar sur du gravats est une école aux normes parasismiques.
Je suis à Port-au-Prince, solidaire de la décroissance et d’une manière d’habiter une terre sans titres et sans bornes.
Je suis à Port-au-Prince. Ici, point de monuments, de jardins publics et d’églises. Un million de personnes campent sans permission et sans redevance.
C’est la mort du libéralisme. Personne n’a rien. Personne ne rêve de rien.
Le Brésil a perdu contre la Hollande. Aujourd’hui.
Chaque grosse douleur est une fin du monde. Pour la ville, qui m’héberge ce soir, c’est la seconde en moins de six mois.
Ma ville, c’est un million de sinistrés fous de foot et de la fête contrariée.
Bons baisers depuis mon poste de guetteur. En plein cœur d’un long tumulte.

Jean-Euphèle Milcé