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Mon monstre

Ecrit par : PRUVOST Louisa (3ème, Collège Jean Moulin, Berck)

J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.

Le sentiment qui m’a envahi lors de son retour n’était en rien semblable à celui des autres enfants de mon âge retrouvant leurs pères partis à la guerre pendant des années et revenus en vie. Enfin, j’imagine.
Mon enfance et mon père n’avaient - malheureusement pour moi et heureusement pour eux- jamais rien eu à voir avec celles et ceux des autres enfants.
Je voulais rester seul avec ma mère, laissant les souvenirs destructeurs et amers de mon père et de ses grandes mains posées sur mon corps fragile d’enfant se faire engloutir avec lui, par la boue des tranchées. Je rêvais souvent de lui.
Je « rêvais » qu’il meure, que son cœur vide d’empathie soit transpercé par des dizaines de balles.
Son corps, sa peau glaciale, ses yeux avides quand ils étaient posés sur moi, si cruels, je rêvais que chaque partie de lui soit éclatée par des obus aussi puissants que la haine qui gagnait du terrain chaque jour sur mon âme d’enfant.

Je faisais des cauchemars. Des centaines. Toujours avec les mêmes flashbacks, les mêmes images. Le néant de son regard. L’ironie de son rire. La rage de ses gestes. Le désir dégoûtant dont il faisait preuve, noyé dans ses coups, dans mes pleurs. Pleurs d’un enfant bien trop jeune pour subir ce genre de choses.
Bien que, selon moi, personne n’est jamais assez âgé, mâture, prêt, pour vivre ces atrocités.

J’avais tellement espéré que la guerre le garde pour elle. La haine avec la haine, le mal submergé par le mal. Il ne méritait pas mieux que de mourir au front. Lentement. Souffrant. Suppliant le ciel de mettre fin à ses souffrances, par la mort. Je trouvais ce monstre tant écœurant, si mauvais, et je trouvais la guerre si injuste et apocalyptique. Avec mes yeux d’enfant, je ne voyais en l’union de ces deux tourbillons de rage qu’une fusion céleste des ombres.
Alors non. Je n’avais pas peur de sa blessure, et je savais qu’il méritait au moins cela. J’avais peur de toutes les plaies qu’il réouvrait en moi, et de toutes les nouvelles blessures qu’il allait à nouveau m’infliger, j’en étais certain.

Ma mère m’a tiré de ma sombre rêverie.
— Dis moi Tim, ça ne va pas ? Tu es pâle, viens boire quelque chose. J’imagine l’émotion que tu dois ressentir !
Si elle savait.
Ma pauvre maman, je ne lui avais jamais rien dit.... Elle était si douce, si compréhensive. Sa sagesse contrebalançait tellement avec la dureté et le caractère sanguin de mon père.
J’avançai vers la cuisine, ma mère m’y attendait déjà, je me dépêchai, afin de ne pas rester seul nez à nez avec mon plus grand cauchemar.
J’accélérai le pas. Je me retrouvai à courir, tournant en rond dans la maison de mon enfance. Entendant et sentant mon père non loin de moi.
La plus grande peur des enfants de mon âge était plus couramment le noir, ou bien des choses fictives tout droit sorties de leur imagination.
Ma peur, à moi, me courait après, dans ma propre maison. Elle m’a attrapé violemment le poignet, puis tiré vers elle dans un rire sordide voulant sans doute dire « Je suis de retour... »

Il enveloppait mon bras d’un geste si brusque, avec une telle facilité, il semblait amusé.
Son rire glaçant et ses doigts se serrant de plus en plus fermement sur ma peau alimentaient le sentiment de peur constant que je ressentais en sa présence.
J’avais mal, j’avais peur.
Il était le mal, j’étais la peur.
J’entendis les pas de ma mère, leur son amplifié par les talons qu’elle portait ce jour-là, qui claquaient contre le sol.
Ma sauveuse.
Mon père, entendant aussi ses pas, se métamorphosa alors du tout au tout. Sa haine devint douceur, son regard pervers devint protecteur, et ses gestes incestueux devinrent paternels. Il me serra dans ses bras, comme tout père l’aurait fait avec son fils.
C’était dans ces moments que mon dégoût grandissait. Il en était capable, il ne voulait simplement pas être un bon père pour moi.
« — Alors, finalement tu ne fais plus ton timide, bonhomme ?dit ma mère.
— Ah ça non ! Fit mon père, me serrant un peu plus fort contre lui. Tim a retrouvé son papa, et moi, j’ai retrouvé mon fils... »
Ma voix ne pouvait émettre aucun son à ce moment-là. Je me contentai de me dégager de l’étreinte que formaient les bras de mon monstre.
J’allais boire un verre d’eau. J’en avais grandement besoin.
J’étais jeune, si jeune, trop jeune.
J’étais petit, si petit, trop petit.
Seul dans la cuisine avec ma mère, ne pouvant me retenir plus longtemps, je me suis effondré, dépassé par les tournure des événements.
J’ai commencé par pleurer. Ma mère pensait que c’était la réaction normale d’un fils retrouvant son papa disparu pendant un long moment, un trop plein d’émotions pour un enfant qui ne savait, à l’évidence, pas gérer tout ça.
Elle me prit dans ses bras.
« — Oh Tim, mon lapin, calme-toi je t’en prie, ça va aller… Je te promets que ça va aller. Je sais que c’est un chamboulement important pour toi, mais si tout le monde y arrive autour de nous, on y arrivera aussi... »
Elle avait une odeur permanente de pain tout juste sorti du four et de clémentine. Sa peau était si douce, et les ondulations de ses cheveux étaient tant délicates. Elles avaient le don de me calmer instantanément, mêmes des pires chagrins.
Ce ne fut pas le cas ce jour-là. Mes jambes semblèrent perdre tout tonus musculaire et toute force osseuse. Je m’écroulai. Le regard inquiet de ma mère ne fit qu’augmenter considérablement le débit de mes larmes, déjà important. Je ne me souviens plus très bien de ce moment précis, je me souviens simplement m’être réveillé dans mon lit. Seul. J’avais froid, et j’avais les yeux brûlés, certainement rouges et gonflés, les membres engourdis. La gorge sèche et les joues irritées par les torrents de pleurs de la veille, je me rappelle m’être levé, faisant attention à ne faire aucun bruit, pour ne pas réveiller mon cauchemar.
J’échouai.
A l’instant même où je suis passé devant sa chambre, il me bondit littéralement dessus. Me clouant au sol. Mais peu importait. Mon cœur palpitait. Ma respiration haletait. C’était reparti. Son regard, son rire, son odeur, ses mains, ses caresses prenant des airs de coups, tout chez lui provoquait en moi un profond dégoût.
Je portais encore mon short bleu de la veille, enfin, plus pour longtemps.
D’un geste plein de haine, de rage et de désir interdit, il me l’arracha, volant au passage un peu plus de mon innocence. Des gestes brusques, des cris de douleur, des visions d’horreur, de choc, c’est un tourbillon d’émotions qui décrirait le mieux ce moment précis, et aucun mot n’est assez puissant pour exprimer mon mal être profond. J’ai été à jamais sali par les actes dégoûtants de mon père. La guerre qui se passait sur mon corps était horrible mais celle qui se passait dans ma tête était sans le moindre doute plus apocalyptique, un néant dans mon esprit, qui y réside encore à l’heure actuelle.

Les journées s’écoulaient toujours de la même manière depuis son retour. Toujours le même scénario, toujours aussi destructeur et malsain. Une ambiance insoutenable, qui a laissé des séquelles éternelles dans ma tête. Un entremêlement de sentiments haineux et de crises de larmes berçaient mon quotidien. Je vais vous raconter l’épisode le plus triste de ma vie, bien que celle-ci ne fut au final qu’une suite interminable de destructions et de cœurs brisés, ce passage demeure le pire de tous et c’est la raison pour laquelle vous me lisez aujourd’hui.
C’était un mercredi. Il faisait noir. Je portais un short rouge, c’était l’été et il faisait chaud. Comme tous les soirs depuis maintenant quelques semaines, je passai devant la chambre de mon père, le cœur serré et une boule dans la gorge. Angoissé, comme à mon habitude, je me fis surprendre par mon monstre sans trop de surprise, je m’y attendais, c’était devenu une habitude. Il m’attrapa violemment par les hanches pour m’étendre par terre. J’ai essayé de me rattraper avec ce que je pouvais pour éviter de tomber. J’ai balayé la commode de mon bras, faisant tomber tout ce qui s’y trouvait. Une lampe jaune, quelques cadres affichant des photos du monstre et ma mère le jour de leur union tombèrent au sol, certains se brisèrent et laissèrent des éclats de verre tapisser une partie du parquet. Il arriva à ses fins, comme toujours, avec une grande facilité. Ce qui différait ce soir-là, c’était le fait que ma mère soit encore dans sa chambre, à moins d’un mètre de lui et moi, pendant qu’il me détruisait un peu plus encore.
Ce soir-là, ce moment-là, ma vie prit un autre tournant.
Encore plus sombre.
Ma mère sortit de sa chambre en chemise de nuit, les ondulations de ses cheveux toujours parfaites, son odeur de clémentine vint accentuer la violence dont faisait preuve mon père avec moi. Son visage perdit toutes ses couleurs à l’instant où elle comprit ce qui se passait devant ses yeux. Elle n’a fait aucun bruit. Je l’ai vue, mais pas lui. Il n’a pas remarqué sa présence, sinon il aurait arrêté immédiatement son mouvement violent à mon égard. Il continuait. Quant à moi, mon souffle s’est coupé à la seconde où ma mère est arrivée.
« Arrête immédiatement Albert ! Tim ! Lève toi, viens mon cœur, on va s’en aller loin. Très loin de ton père ! »Une lueur d’espoir me gagna. La première depuis un long moment. Un trop long moment. Mon père s’est figé à l’instant même où ma maman a ouvert la bouche. Elle a parlé si fermement, que l’homme qu’on appelle « mon père » s’est exécuté. Apeuré, je pense, il m’a lâché, s’est rhabillé, et m’a laissé courir dans les bras de ma mère tandis qu’il s’est éclipsé dans la cuisine.
Je sautai dans les bras de ma maman, et, inondant sa chemise de nuit aux parfums fruités de mes larmes, je lui chuchotai que je n’avais pas osé lui parler plus tôt de ce que je subaissais. Que j’avais peur.
Dans un élan de fureur, mon père surgit alors de derrière moi et frappa d’une violence inouïe ma mère derrière le crâne. Elle tomba. Il avait l’air d’avoir quelque chose dans la main. Il sortit un couteau, sans aucun doute trouvé dans la cuisine, et la poignarda au niveau du bas ventre. Une immense flaque de sang recouvrit le sol sur lequel s’était déjà passés bien trop de crimes. Ma maman, dans un dernier geste, attrapa la lampe que j’avais tantôt fait tomber de la commode, et frappa mon père derrière la tête, il s’effondra instantanément. Il était allongé au sol, les yeux ouverts, injectés de sang. Cette scène s’était passée si vite. Sans un mot. Sans un échange, mon héroïne venait de mettre fin à mon pire cauchemar et d’en démarrer un nouveau. Surpassé par les événements j’ai couru vers elle encore au sol. Incapable de parler, de hurler, de pleurer, je me contentais de respirer. Je la voyais terrassée, ne sachant pas ce qui lui faisait le plus de mal. Sa plaie béante à l’abdomen ou le fait d’imaginer ce que j’avais vécu toute ma vie, à cause de l’homme qu’elle avait épousé et qui avait engendré tant de mauvaises choses dans ma vie, bien que je sois en vie grâce -ou plutôt à cause- de lui.
Je la savais souffrante. Elle attrapa ma main, la tâchant de son sang, et me murmura dans un dernier soupir :
« Je t’aime. Reste fort Tim... »
Puis plus rien. Le vide. Un néant.

Je me suis relevé, tremblant, perdu. Je me souviens avoir reculé de quatre pas exactement. Il y a des détails comme ça, sans aucune importance dont on se souvient, qui nous marquent.
J’ai vu une lueur, la fin de mon cauchemar dans le cadavre de mon monstre. Cette lueur s’est soudain éteinte, laissant place à des ténèbres, devant le corps inanimé de ma douce maman, ses yeux ouverts mais vides de sentiments. Comme un réflexe et sans réfléchir, je suis allé m’accroupir devant ce qu’il restait de ma mère. J’ai arrêté de trembler un instant et lui ai fermé les paupières délicatement. Quand j’ai éloigné ma main droite de ses yeux fermés, une larme a coulé sur ma joue, sans que je puisse la retenir. La première d’une infinité. S’en sont suivis des océans de pleurs. Des torrents de peine, de manques et de blessures depuis ce soir-là, ont rythmé les trois dernières années que j’ai vécues sans mes parents. Les trois dernières années de ma vie furent les pires, mêmes si les dix précédentes avaient déjà été profondément tristes.

Aujourd’hui j’ai treize ans, c’est avec une jeunesse volée et contraint à grandir trop vite que j’écris pour vous. Pour vous dire adieu. Aujourd’hui, mon heure est venue. J’ai pris cette décision à l’instant même ou ma mère a poussé son dernier souffle. J’avais simplement manqué de courage durant toute ma morose existence, pour passer à l’acte, et mettre fin au calvaire de mes jours. Je ne supporte plus cette peine. Je suis mort quand tu lis. Et pourtant, j’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.
Je vais désormais les rejoindre, mon pire cauchemar et mon plus doux rêve, de l’autre côté.
Adieu.

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