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L’éclat de ses tanzanites

Ecrit par : BONHEUR Solène (3ème, Collège de Auguste Dédé, Rémire-Montjoly)

Il était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.
— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Je contemplai la ville de la terrasse du Grand Hôtel où tous ceux de la Zone ouest dont les maisons n’avaient pas résisté aux bombardements, étaient logés en attendant la reconstruction. Nous nous étions battus jusqu’au bout, des bâtiments avaient brulé, des innocents avaient été tués, la ville bombardée par nos ennemis, mais par on ne sait quel miracle, leurs troupes avaient fini par reculer et nous les avions repoussées hors de nos frontières.

La nuit était douce, l’air tiède revigorant. Le ciel dégagé mais dépourvu d’étoiles. La lune claire et bien ronde brillait d’une lueur rassurante et maternelle, comme étrangère aux malheurs qui avaient eu lieu quelques jours plus tôt…

Je me sentais mal. Je repensais sans cesse à cette nuit et à ses yeux… à ses yeux tranquilles et innocents, aucunement terrifiés, juste écarquillés par la surprise. Ses yeux ; pas les autres, juste les siens et un trou béant, abyssal se creusait au plus profond de mon être duquel s’échappait tout ce qui subsistait de mon humanité. Les remords tissaient autour de ma gorge une épaisse corde qui se resserrait toujours plus, ne laissant plus s’échapper que mes râles et mes cris, la nuit lorsque les images se redessinaient et vibraient d’une effroyable précision. Je l’avais tué. Pas blessé. Tué. Et j’y avais pris plaisir. Je repensais à cette vague d’adrénaline qui avait déferlé dans mes veines lorsque son corps avait heurté le sol, sans bruit. Il ne devait pas avoir plus de dix-sept ans. Pas tout à fait un homme. Je le voyais à ses grands yeux de cette couleur si particulière, presque naïfs mais où brillait une détermination mêlée à une crainte que seul ceux qui n’ont pas encore vécu abrite dans leur regard. Une joie indescriptible, maligne, presque féroce, s’était insinuée dans mes entrailles et y avait répandu une douce chaleur à la vue de l’ennemi s’écroulant, sa vie s’écoulant…Mais cette joie malsaine, cette haine, s’était vite transformée en un brasier de repentirs qui consumait mon être en grignotant peu à peu mon âme à jamais défigurée. Car j’avais beau me répéter que j’avais commis cet acte impardonnable pour me défendre, ses yeux n’étaient pas menaçants ; ils étaient même presque amis et je savais au plus profond de mon être gangréné qu’il n’aurait jamais tiré…

Chaque nuit, dans mes cauchemars, Juliette me serrait dans ses bras et me murmurait que j’avais fait ce qu’il fallait faire, Mais elle mentait et elle n’en était même pas consciente. Comment le pourrait-elle ? Je savais que si je lui disais la vérité, elle ne me regarderait plus avec ses yeux doux, ne m’aimerait plus, que les yeux des enfants ne brilleraient plus de fierté pour leur brave père. J’observai le paysage, mes yeux brillant de culpabilité refoulée, les uniques halos de lumière des maisons encore debout illuminaient la nuit telles des âmes vives, impétueuses comme si elles étaient fières de ne pas s’être soumises à l’ennemi et d’avoir bravé son joug, animées par le désir de liberté et de paix. J’essayai de ne pas penser que ces lueurs aux halos vacillants ressemblaient étrangement à des feu follets, ces lueurs pâles, incarnations des âmes errantes et autres esprits malins venus tourmenter les voyageurs égarés et les précipiter vers une mort certaine. Etait-ce un mauvais présage ? La peur, l’angoisse, le dégoût, la tristesse, la culpabilité…toutes ces émotions me traversaient, me criblaient et laissaient dans mon être de profonds sillons suintants, invisibles aux autres.

J’étais perdu dans les méandres boueux de mon âme lorsque deux bras m’enserrèrent la taille.

« — Andreï, tu devrais venir te coucher. Je sais que rien n’est plus douloureux pour toi que de dormir mais il est tard et l’exécution a lieu demain, à l’aube, ajouta-t-elle.

— …

— Parle-moi, parle-nous. Tu es emmuré dans ta prison de silence. Les enfants ne te reconnaissent plus. Ils ont besoin de toi. Tu n’es pas obligé de t’exprimer et de tout nous dire maintenant, mais je t’en supplie, reviens…
Soudain, comme mû par une angoisse assourdissante je lui saisis brusquement les mains. Je les retournai dans tous les sens : dorées. Dorées comme le sable de la plage. Dorées comme les rayons du royal astre solaire sur les feuilles vertes de l’arbre ancestral. Dorées comme l’éclat des songes aériens dans l’éther de l’hypnique abandon. Dorées, pas rouges.

— Andreï, qu’est-ce qui te prend ! Arrête ! Mais je n’entendais plus. Des tambours martelaient mon crâne, un voile sanglant s’abattit sur mes yeux. Je ne voyais plus rien, juste mes mains d’où dégoulinait un flot de sang. J’entendais sa voix. « Je suis désolé de vous avoir tiré dessus ». Ma tête était broyée par sa voix incessante qui répétait inlassablement les mêmes paroles « Je suis désolé de vous avoir tiré dessus. ». Je me frappais les oreilles pour arrêter cet infernal bourdonnement, j’avais l’impression que mes oreilles abritaient un essaim d’abeilles. Des tambours, des cymbales, des caisses claires…la musique de la Mort. Une mare de sang s’étalait à mes pieds et tout ce sang provenait de moi. Je me retournais vers Juliette. Ses yeux avaient la même couleur que les siens. « Je suis désolé de vous avoir tiré dessus. »Je tombai à genoux et me mis à hurler, convulser. Je suffoquais. Tout était écarlate autour de moi.

— Andreï ! Andreï ! Je suis là ! Andreï, regarde-moi ! Andreï ! Ecoute-moi ! Deux mains fraîches et salvatrices se posèrent sur mon visage où coulait l’écume amère. Andreï ! Juliette me serra dans ses bras et je la regardai. Ses yeux étaient noirs. Plus comme les siens. Que t’est-il arrivé ? Tu m’as fait tellement peur. Tu vas bien ? Je me détachai d’elle. Je regardai mes mains. Blanches.

— Oui.

— Que t’est-il arrivé ?
— …

Elle m’aida à me relever et me soutint.

— …

— Andreï ?

— Rien. Je vais me coucher. » Et je me dégageai brusquement de son étreinte.

Ses yeux d’onyx étaient parsemés de légers éclats de cristal…

Je me sentais nauséeux. Le mauvais pressentiment que j’avais ressenti la veille ne m’avait pas quitté. Je sentais mon cœur se soulever, mon corps tanguer comme un navire bravant l’assaut furieux des vagues d’une mer courroucée. Allais-je sombrer ?

L’aube était terne. Le ciel grisonnant comme les cheveux d’un homme qui a trop vécu, qui en a trop vu….Les rayons du soleil parvenaient à peine à percer cette chape de nuages sombres et menaçants. La foule était compacte au pied du Palais présidentiel où était dressée une estrade. Les condamnés, une dizaine, les généraux des troupes ennemies, étaient déjà installés aux poteaux de pendaison. Une brume spectrale enveloppait le paysage et je ne pouvais discerner le nombre de personnes qui étaient présentes. Le président s’avança sur l’estrade dans le silence pesant et humide qui nous enveloppait tous.

« — Mes chers compatriotes, nous sommes réunis en ce jour naissant pour célébrer notre victoire contre cet opposant qui voulait annihiler notre pays et nous priver de notre liberté ! » La foule se mit à hurler, à siffler, à applaudir et j’en fis autant, mais mon cœur n’y était pas : je pensais à un certain regard que j’avais cru apercevoir dans la foule. Le président reprit : « Nous avons résisté et nous sommes battus contre eux pour la paix. » Nouvelle salve d’applaudissements. « Nous nous sommes déchainés contre le visage de la Guerre ! Contre eux ! » hurla le président en montrant du doigt les soldats qui ne ressemblaient plus qu’à des loques. « Ils ont souhaité nous voler ce que nous avions de plus précieux, notre vie ! Ils ont tué vos femmes, vos maris, vos enfants, vos frères, vos sœurs, vos amis ! Ils sont l’incarnation de la guerre ! Pour tous ceux qui sont morts pour que nous soyons là aujourd’hui, ce sont leurs vies que nous prendront !!! » Et là, ce fut un déchainement de haine, de colère, de douleur qui s’abattit sur la foule. Les gens se mirent à hurler, à huer, à jeter des objets sur les condamnés qui ne relevaient pas la tête. Un seul eut le courage de lever son visage résigné sur cette foule bestiale et je croisai son regard. Qu’avait-il de si différent de moi ? Comme lui, j’avais tué. Comme lui, je m’étais battu pour mes idéaux. Les siens lui paraissaient sûrement justes comme c’était le cas pour nous. Pourquoi les tuer ? Ne devenions-nous pas comme eux ? Aurait-on la paix ainsi ? Quand je relevai la tête le souffle s’était échappé de la bouche des soldats…

Juliette me pris par le bras et, tout en me désignant du menton une femme qui paraissait minuscule et fragile dans cet océan de brume et de corps, elle souffla au creux de mon oreille : « Te souviens-tu de Maria ? Mon ancienne collègue. Son fils Léonard est mort durant l’attaque. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Je n’imagine pas la douleur qu’elle peut ressentir. Te rends-tu compte, si nous avions perdu Jules ? Son fils n’avait pas encore 17 ans mais il était déjà très brave et déterminé. Il avait choisi son combat : celui de la liberté et de la paix. Malgré son jeune âge, il avait été enrôlé dans l’armée. Il avait dû infiltrer les troupes de l’ennemi. »

Lentement, nous nous dirigeâmes vers Maria. Juliette l’appela doucement et quand celle-ci se retourna vers nous, une douleur aigüe me traversa, déchirant mon être en des milliers de particules enflammées : elle avait des yeux d’un bleu foncé presque violet, des tanzanites dont l’éclat était terni par une tristesse infinie. Elle avait ses yeux. Son regard transperça le mien et j’eus le sentiment qu’elle avait compris. Le monde se mit à tournoyer. Tout autour de moi, les silhouettes se perdaient dans un flou de couleur écarlate et de brume. Je levai mes mains devant mes yeux : un flot de sang s’écoulait d’elles. Je regardai autour de moi, la foule avait formé un cercle autour de moi. Ils avaient tous ses yeux et ils entonnaient une sinistre litanie. Les cordes vocales de la Mort vibraient : « Monstre, monstre, monstre ! ». Des tambours invisibles résonnaient autour de moi, broyant mon esprit et mon être en morceaux de chair ardentes de culpabilité. Puis subitement, la foule s’écarta, la brume se leva. Au centre, en face de moi, Léonard, baignant dans une lumière rouge. Je ne percevais rien de son visage. Seuls ses yeux brillaient du même éclat aveuglant que la première fois. Sa voix, s’éleva doucement dans le silencieux vacarme qui emplissait l’espace : « Je suis désolé de vous avoir tiré dessus, je suis dans le même camp que vous ». Et la terrifiante litanie reprit. Léonard disparut et le cercle se referma sur moi. Comme la veille, je convulsais, je hurlais, je suffoquais. Puis plus rien. Juste le néant, l’infini vide de l’obscurité.

Je me réveillai en sursaut, trempé d’une sueur glacée dans un lit d’une blancheur immaculée. L’hôpital. Juliette et les enfants étaient blottis dans un fauteuil à côté de mon lit. J’étais en réalité dans une des tentes installées par manque de place dans l’hôpital. Je me levai sans bruit, regardai ma famille. Ils ne méritaient pas un père et un mari comme moi. Ils ne tarderaient pas à apprendre la vérité et je ne pouvais leur imposer la souffrance de ma présence. Je sortis, le calme régnait en maître dehors. Je me mis à courir jusqu’à la paisible rivière. Il faisait noir et la lune, cachée par de sombres nuages, éclairait timidement l’eau paresseuse. Le souffle froid de la nature caressait mon visage et j’avais la sensation qu’il me murmurait à l’oreille comme ma mère le faisait lorsque j’étais un tout jeune enfant, encore ignorant de la cruelle réalité du monde. Je repensai au discours du président, « le visage de la guerre ». Mais la guerre n’avait pas de visage, pas d’odeur, ni de couleur. La Guerre, c’était nous, nous tous. Lui, comme moi. Nous étions l’incarnation de la Guerre et celle-ci suintait par tous les pores de notre peau. Les notions de bien et de mal n’existaient pas. Le monde n’était ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir ; pas plus qu’il n’était gris. Il était une palette de couleurs qui admettait toutes les nuances : des plus éclatantes aux plus sombres, des plus froides aux plus chaudes. Je l’avais tué, persuadé de terrasser un ennemi et sur le moment, cela m’avait semblé normal, jusqu’à ce que je comprenne quel acte irréversible j’avais commis. Nous nous étions battus, persuadés de défendre une cause juste, celle de la paix et de la liberté. Pourtant, nous n’avions pas hésité à exécuter nos opposants, sous prétexte de rendre justice aux morts. Mais la paix ne s’obtenait pas ainsi. La paix s’obtenait en vainquant ce loup haineux qui hibernait en nous et en l’empêchant de se réveiller. Il fallait avoir la force d’aimer et de ne pas nourrir cette bête démoniaque. Et cette nuit-là, je l’avais laissé gagner et ce matin, nous l’avions tous laissé remporter la bataille sur notre intégrité et notre humanité. La paix…Il n’existe pas de notion plus difficile à cerner pour l’Homme que la paix. L’Homme allait prêcher à tout va qu’il était certes un animal mais un animal civilisé. Pourtant, il l’oubliait sans aucune peine, cette paix, lorsqu’il le fallait. Aveuglé par le désir de vaincre mon ennemi, de protéger l’avenir de ma famille, j’en avais oublié qui j’étais et qui était en face de moi. J’avais oublié que je n’étais rien pour décider de la vie de quelqu’un. J’avais tué l’un des miens, croyant dur comme fer qu’il était de l’autre camp. La Guerre était là depuis la naissance du monde et la Paix n’était pas acquise.

Je descendis sur la rive. L’eau, miroitait légèrement sous les faibles rayons de la lune ; elle avait la même couleur que ses yeux. Je rentrai dans l’eau. Etrangement, elle n’était pas froide. Je ne pouvais pas vivre avec cette douleur cuisante le restant de mes jours. Un rayon de lune plus hardi que les autres caressa mon visage et je fermai les yeux. La brise vint caresser mon visage et je me revis un soir, me baignant dans un lac avec ma mère qui racontait des histoires de créatures merveilleuses cachées dans les profondeurs de l’eau. Je repensai à cette-nuit là et à Léonard.

« La bataille faisait rage depuis plusieurs heures maintenant quand la porte de l’appartement s’ouvrit à la volée et ils pointèrent tous leurs armes sur l’arrivant. C’était le voisin du deuxième : « Andreï, je suis descendu me battre au niveau de la barricade ouest mais nous avons besoin de renfort ». « J’arrive », répondit simplement Andreï. « Vous, dit-il en s’adressant à sa famille, vous restez cachés ici et vous ne sortez sous aucun prétexte, je reviens dès que possible ». Il sortit de l’immeuble et courut dans les rues en direction de la barricade. Il rasait les murs pour se protéger des bombardements et des balles perdues. Il progressait rapidement et les autres combattants ne faisaient pas attention à lui, trop absorbés par la lutte, lorsqu’au détour d’une ruelle sombre, une douleur fulgurante lui traversa l’épaule. Une silhouette frêle s’approcha. C’était un jeune homme dans l’uniforme de l’armée adverse. Son visage était encagoulé et seuls étaient visibles ses yeux à l’éclat aveuglant dans la pénombre de la rue. Il avisa le tissu blanc qu’Andreï portait en guise de brassard autour de son bras. Des voix retentirent non loin de là : « Un résistant, te dis-je, je l’ai vu tourner au coin de la rue ». Des pas se rapprochaient. Le jeune homme baissa son arme et sa voix, encore enfantine s’éleva : « Je suis désolé d’avoir tiré sur vous. Je suis dans le même camp que vous ». Mais Andreï ne prit pas la peine de l’écouter. Il devait sauver sa peau coûte que coûte. Une pensée lui traversa l’esprit : « C’est lui ou moi ». Il leva son bras, pointa son arme sur le jeune homme. Le coup parti et il s’effondra. »

La fraicheur de l’eau l’apaisa soudainement. Les créatures merveilleuses allaient-elles venir le voir et l’emporter avec elles ? Le vide se fit en lui. Et la vérité lui apparut dans toute sa splendide clarté. Il n’existait qu’une seule chose pour laquelle l’Homme devait réellement se battre et dont tout dépendait : la paix. Mais il savait que pour lui, il était trop tard. Les relents âcres d’ire avaient terni son éclat. Un diamant glissa sur joue, dernier vestige de son humanité. Il laissa son corps partir et il sombra dans l’oubli…

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