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Le retour

Écrit par : HAEUSER Mathilde (3ème, Collège de Camille Claudel, Latresne)

J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle. J’avais beau savoir qu’il était mon père, je ne parvenais pas à me souvenir des bons moments que j’avais certainement partagés avec lui et maman. Ces six années passées en sa compagnie n’étaient que vide. Que néant. Ma mère m’a alors tiré du gouffre dans lequel mon esprit avait sombré.
— Nous verrons cela plus tard, a-t-elle dit, sur un ton qu’elle voulait enjoué.
Mais je sentais bien que ma réaction devant mon père l’avait peinée. J’ai même presque eu l’impression qu’elle en avait honte.
Mon père s’est assis dans le grand fauteuil qui se dressait devant l’âtre et dont l’usure avait depuis longtemps effacé la couleur. C’était l’hiver. Les flammes éclairaient son visage pensif de leur lueur dansante. Je m’étais si souvent blotti contre maman dans ce fauteuil. Je voulais chasser cet homme, reprendre mon fauteuil. Mais je n’en ai rien fait. Dans notre petite cuisine, j’entendais ma mère chanter en épluchant les légumes. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait plus chanté aussi gaiement. Sa voix douce et suave emplissait la maison comme l’eau d’une source ruisselant sur des pierres. Alors j’ai reculé, tout doucement, jusque derrière la porte. Mon père a tourné la tête vers la cuisine ; il paraissait heureux. Pourtant, je le voyais toujours comme un étranger.

Ce soir-là, à table, c’est à peine si j’ai levé les yeux de mon assiette, faisant aller, du bout de ma fourchette, la carotte vers le chou, puis vers le topinambour, puis celui-ci vers le navet…
— Il ne va pas bien, a doucement murmuré mon père.
Ma mère a posé sa main sur son bras.
— Tu sais, a-t-il ajouté à mon intention, c’est difficile pour tout le monde.
Il ne pouvait pas comprendre.

Cette nuit-là, j’ai retrouvé mon lit et ses vieux draps maintes fois raccommodés. J’ai longtemps pleuré. Le ruisseau de mes larmes s’est peu à peu transformé en torrent, celui-ci en rivière, puis en fleuve ; l’océan aurait pu déborder que je n’aurais pas cessé de pleurer. Il me semblait que cet homme presque inconnu m’avait volé ma mère, elle qui avait toujours été si tendre, si juste, si chaleureuse, si attentionnée avec moi.

Le lendemain matin, le flot de mes larmes s’était tari, j’avais pleuré toute l’eau de mon corps. Quand je me suis regardé dans la glace, je n’ai vu qu’un petit garçon hagard, aux yeux rougis et gonflés, au regard vide.
Dans la salle à manger, mes parents étaient déjà attablés, l’un en face de l’autre, rayonnants. Mon père lui comptait ses aventures et ma mère souriait, d’un sourire si franc que j’en ai été ému. J’ai avancé sans faire de bruit jusqu’à ma chaise pour écouter. Mais alors il m’a aperçu. Ils étaient tous deux si absorbés par son récit qu’aucun d’eux ne m’avait entendu arriver. Il s’est interrompu.
— As-tu bien dormi ? m’a-t-il demandé d’un ton jovial.
— Oui, ai-je menti.
Que pouvais-je lui répondre d’autre ?
Il allait reprendre son récit quand ma mère l’a interrompu.
— Il n’a pas besoin d’entendre tout cela, lui a-t-elle soufflé. C’est trop dur pour lui, il est trop jeune.
J’ai senti la colère monter en moi. J’avais le droit de savoir ! Que je le veuille ou non, il était tout de même mon père ! Mais au fond de mon être, une petite partie de moi murmurait qu’après tout, pourquoi avais-je donc tant besoin d’entendre le récit des quatre longues années de guerre vécues par cet homme que je ne connaissais qu’à peine ?

Les jours qui ont suivi son retour, je me suis senti très seul. Ma mère passait beaucoup de temps avec lui. J’avais l’impression qu’elle m’avait oublié. Mais un soir, mon père est venu me voir et m’a dit :
— Tu sais, quand je suis rentré, je t’ai dit qu’un jour je te raconterai tout.
— Et alors ? ai-je soudain crié, sans vraiment comprendre ce que je disais. Je m’en moque bien, de toi et de ta sale guerre ! Je me moque bien que tu sois parti à l’étranger, que tu aies vu des gens mourir ! J’aurais bien voulu que tu y restes !
Ma voix est devenue rauque mais j’ai poursuivi :
— Tu m’as pris maman, c’est tout ce qui importe pour moi. Je veux que tu partes ! Que tu meures !
Il est resté interdit. J’ai fondu en larmes. Il a posé son épaisse main sur ma tête secouée de longs sanglots de rage et a commencé son récit. Je me suis obstinément bouché les oreilles mais petit à petit, mes forces m’ont abandonné et je me suis résolu à l’écouter. Il m’a raconté toutes les horreurs que le monde peut abriter, comment ses amis ont trouvé la mort, comment il a vu des gens se faire massacrer ou torturer sans qu’il n’ait rien pu faire pour les aider.
— C’est toujours difficile d’arriver dans un pays que l’on ne connaît pas, où ses habitants parlent une langue aux accents inconnus, m’a-t-il confié. Mais rien n’a été plus dur que de vous savoir loin de moi, même si je préférais vous savoir en sécurité en France.
Puis il m’a expliqué d’une voix vibrante d’émotion comment son ami le plus cher avait été enrôlé de force dans le camp ennemi. On l’a ensuite contraint de poser une grenade, malheureusement, celle-ci était mal réglée et lui a explosé au visage. Il est mort trois jours plus tard.
Tandis qu’il parlait, une larme a perlé au coin de sa paupière. Il ne l’a pas essuyée. Elle a roulé sur sa joue et s’est perdue dans sa barbe. J’en ai été profondément troublé. Je ne pensais pas qu’un homme qui avait vécu la guerre pouvait encore pleurer. Malgré toutes ces années de souffrance, d’espoir inutile et de douleur, cet homme à l’apparence endurcie était doté d’un cœur des plus sensibles.
— La guerre, a-t-il ajouté, on ne peut pas savoir ce que c’est si on ne l’a pas vécue.
— Et ta blessure, au front, c’est une balle ? ai-je murmuré timidement.
Il a ri, puis il a posé sa main sur son front.
— Ah ! Ceci ? Une mauvaise chute. Je te l’avais dit, rien de grave.
Il m’a pris dans ses bras. Peu m’importait à présent que je le reconnaisse ou non, qu’il ait pris ma place ou qu’il ait simplement repris la sienne.
A cet instant, ma mère est entrée.
— Tout va bien ?
Elle s’est interrompue, a posé fébrilement le bout de ses doigts meurtris par le labeur sur ses lèvres puis elle a tendu une lettre à mon père en tremblant. Elle n’a rien dit mais un pli angoissé barrait son front. Mon père a froncé les sourcils.

Le lendemain, il était reparti en mission à l’étranger. Je ne le connaissais vraiment que depuis quelques jours et pourtant, son départ m’a bouleversé.

Et puis, un jour, nous avons reçu une lettre nous informant du décès de mon père. Je n’ai pas pleuré. C’était inutile. Rien ne pourrait décrire ce que j’ai ressenti à cet instant. C’était comme si le soleil avait sombré dans l’océan, pour ne plus revenir. J’ai tant regretté d’avoir voulu sa mort quelques mois plus tôt.
Et surtout, de ne pas l’avoir appelé « papa ». Ce simple mot.

Je réalisais soudain que jamais je ne lui ai dit que je l’aimais.

Je n’ai jamais repris ma place à table, ni dans le lit de maman.

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