Le Grand débat : "Pour une littérature monde en français"

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L’émergence aujourd’hui d’une « littérature monde » en français ? Une francophonie conçue non pas comme l’espace sur lequel la France dispenserait ses lumières, mais un vaste ensemble mondial, divers, où tous dialogueraient dans des rapports d’échange et d’égalité ? Utopie, penseront certains. Pas si sûr : il se pourrait que quelque chose soit en train de changer. Alain Mabanckou dans un article retentissant publié dans le journal le Monde, Abdourahman Waberi dans le Magazine Littéraire l’ont souligné avec force ce printemps. C’est avec cette conviction qu’Etonnants Voyageurs a été créé. Et Bamako sera l’occasion cette année d’en débattre...


  • "Pour une littérature monde en français"
    Conférence de Jean Rouaud, le jeudi 23 novembre de 8.00 à 10.00, à l’Université
  • "Pour une littérature monde en français"

    Grand débat au CCF de Bamako le vendredi 24 novembre à 16.00
    Avec : Moussa Konaté, Michel Le Bris, Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi, Jean-Noël Pancrazi, Jean Rouaud et Gary Klang.
  • "La francophonie, oui ! Le ghetto : non !"
    Conférence d’Alain Mabanckou, le vendredi 24 novembre de 8.00 à 10.00, à l’Université

La francophonie, oui, le ghetto : non !
Article paru dans LE MONDE, le 18 mars 2006

Lorsqu’on parle de littérature francophone, il nous vient naturellement à l’esprit l’idée d’une littérature faite hors de France le plus souvent par des auteurs originaires d’anciennes colonies françaises. Une telle définition, par sa généralité, a le mérite de couper court aux discussions et de rassurer les consciences. Et on pourrait la reprendre pour les littératures issues des anciennes colonies, toutes nations colonisatrices confondues.

La littérature française - c’est-à-dire, au sens strict, celle qui est faite par des Français métropolitains, et en langue française - a toujours joué ce rôle d’unité de mesure au regard de la tradition littéraire qui est la sienne et à la place qu’elle occupe parmi les autres "grandes littératures" qui sont supposées avoir établi le modèle universel de la création littéraire.
Dans ces conditions, la littérature francophone n’est perçue que comme une littérature des marges, celle qui virevolte autour de la littérature française, sa génitrice. Nous prolongeons cette image, ce classement qui, au fond, dessert la littérature française au moment où, dans les espaces anglophone, hispanique ou lusophone, les "littératures venues d’ailleurs" ne souffrent guère de cette hiérarchisation.
Est-ce cette hiérarchisation qui fait que des écrivains francophiles - j’entends par ce terme des écrivains qui ne viennent pas de pays francophones et qui ont choisi d’écrire en français - sont le plus souvent immédiatement intégrés dans les Lettres françaises ? Ainsi Makine, Cioran, Semprun, Kundera, Beckett sont placés dans les rayons de la littérature franco-française tandis que Kourouma, Mongo Beti, Sony Labou Tansi relèvent encore de la littérature étrangère, même s’ils écrivent en français.
Pendant longtemps, ingénu, j’ai rêvé de l’intégration de la littérature francophone dans la littérature française. Avec le temps, je me suis aperçu que je me trompais d’analyse. La littérature francophone est un grand ensemble dont les tentacules enlacent plusieurs continents. Son histoire se précise, son autonomie éclate désormais au grand jour, surtout dans les universités anglophones.
La littérature française est une littérature nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone. Ce n’est qu’à ce prix que nous bâtirons une tour de contrôle afin de mieux préserver notre langue, lui redonner son prestige et sa place d’antan. Il nous faut effacer nos préjugés, revenir sur certaines définitions et reconnaître qu’il est suicidaire d’opposer d’une part la littérature française, de l’autre la littérature francophone.
Il reste que les classifications sont le plus souvent soutenues par des éditeurs français qui créent des collections de littérature pour les Africains. Il s’agirait d’une question de visibilité pour ces auteurs. Or cette ghettoïsation dangereuse finit par atteindre ses limites un jour ou l’autre. Elle déprécie l’expression de tout un continent et offre une littérature de troupeau dont la seule légitimation est l’identité de la couleur de la peau ou le lieu géographique des écrivains. Ces auteurs ainsi cloîtrés, balkanisés, claquemurés, isolés, sont irrémédiablement condamnés à porter le fardeau d’une idéologie incompatible avec l’indépendance de la création. Ils vont aboyer, mais leurs aboiements ne dépassent guère les lisières du cul-de-sac.
Bernard Mouralis, professeur émérite de l’université de Cergy Pontoise, s’étonne : "Mais, comme par le passé, la critique continue souvent à vouloir rechercher dans les textes de ces auteurs la présence d’une spécificité africaine : est-il logique pour les éditeurs de créer des collections réservées à ces écrivains, et pour les libraires de leur consacrer des rayons particuliers ?"
Accordons toutefois à ces éditeurs le bénéfice de la bonne foi, l’intention louable d’espérer installer une discrimination positive. Mais, lorsqu’une initiative devient paralysante pour les auteurs, il faut passer au plan B : l’intégration de ces créateurs dans l’espace littéraire commun, espace dans lequel seule la singularité de la plume sépare le bon grain de l’ivraie...
Dans mes enseignements au Michigan, je mélange tout. Je me moque des nationalités des écrivains. La question que je me pose est la suivante : "Ce texte est-il écrit en français ou pas ?" Si oui, alors il s’agit d’un texte francophone. Par conséquent, lorsque je traite un thème littéraire, je me garde de laisser apparaître la distinction littérature française/littérature francophone.
Etre un écrivain francophone, c’est être dépositaire de cultures, d’un tourbillon d’univers. Etre un écrivain francophone, c’est certes bénéficier de l’héritage des lettres françaises, mais c’est surtout apporter sa touche dans un grand ensemble, cette touche qui brise les frontières, efface les races, amoindrit la distance des continents pour ne plus établir que la fraternité par la langue et l’univers.
La fratrie francophone est en route. Nous ne viendrons plus de tel pays, de tel continent, mais de telle langue. Et notre proximité de créateurs ne sera plus que celle des univers...

Alain Mabanckou