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Edinburgh World Writers’ Conference

Atiq Rahimi : "Les mots en gage"

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Pour chaque rencontre de l’Edinburgh World Writers’ Conference à Saint-Malo, un écrivain était invité à ouvrir le débat par un discours introductif. Voici le texte d’Atiq Rahimi, lu en prélude au débat : "La littérature se doit-elle d’être politique ?"

Voir la vidéo de la rencontre.

« L’écrivain n’est pas l’homme écrivain. Il est l’homme politique, l’homme machine, l’homme expérimental. »
Deleuze, Kafka

La littérature se doit-elle d’être politique ?
Interrogeons-nous encore sur le sujet, comme si c’était la première fois.
Oublions pour quelques instants qu’avant nous, et depuis le dix-huitième siècle, les hommes de lettres n’ont jamais cessé de se poser la même question, au risque de s’y égarer, ou au bonheur de s’y retrouver. Interrogeons-nous donc, car la question est le désir de la pensée, comme dit Maurice Blanchot, qui ajoute : mais la réponse est son malheur ! Afin de ne pas rendre malheureuse cette question indélébile sur les feuilles de l’histoire littéraire, j’aimerais entamer mon discours par un conte. Cela fait partie de ma culture d’origine : raconter des histoires pour ne pas répondre à une question. (Maurice Blanchot ne serait pas malheureux d’être Afghan !)

Dans un livre majeur de la littérature persanophone, Le Mémorial des Saints, écrit au XIIIème siècle, le grand poète Farid Uddin Attar raconte qu’un jour, un jeune disciple demande à son maître quel est le pouvoir d’un sage. « La parole, répond le maître, la parole ! » Et en désignant la montagne, au pied de laquelle il vit en ermite, il poursuit : « Lorsqu’un sage ordonne à cette montagne de bouger, elle bouge. » À l’instant même, la montagne commence à s’ébranler. Le maître la gronde : « je n’ai pas demandé à toi de bouger ! C’était seulement pour donner un exemple. »
À une première lecture, ce petit conte relate bien sûr ce beau rêve de l’humanité depuis la nuit des temps : créer, changer, bouger, détruire, reconstruire le monde avec les mots. Rien qu’avec les mots ! Qui ne rêve un jour de dire : « Que la lumière soit ! », et de voir que la lumière est là ? « Tout homme est Dieu quand il rêve », disait Hölderlin. Pourtant, au-delà de cette quête mystique et chimérique, il y a quelque chose dans ce conte qui m’interpelle sur le rapport entre le pouvoir et la parole chez les sages, les intellectuels et les hommes de lettres. D’abord, demander à la montagne de bouger, et qu’elle bouge, je l’interprète allégoriquement (et peut-être naïvement) comme un aspect pragmatique de la langue, comme sa fonction transitive ; et cela non seulement dans nos conversations quotidiennes, mais aussi dans un texte littéraire. Ensuite, le fait que le sage donne juste un « exemple », et que cet exemple devient un commandement, cela ouvre le débat sur la notion de l’exemplarité et du métalangage dans la littérature.

Tout le monde se souvient sans doute de ce titre, magique en français, Quand dire, c’est faire, mais ironique en anglais, How to do things with words, écrit par un certain John Langshaw Austin. Le philosophe anglais distingue sous le nom des énoncés performatifs une série de phrases qui ne sont pas de simples enchaînements des mots pour exprimer un état, une situation... Elles sont, elles-mêmes, l’acte qu’ils désignent. Une fois émises, elles peuvent basculer notre vie, et celle d’une communauté. Telle « je vous déclare mari et femme » d’un maire ; ou « je déclare la guerre ! » d’un chef d’état qui par le seul fait de le dire entraine son peuple dans la folie et la terreur de sa grandeur… Il y a quelques siècles, dans la synagogue d’Amsterdam, un sermon a banni Spinoza de la communauté juive, en le condamnant au silence. Et dans notre époque, un « fatwa » fait vivre Salman Rushdie dans la clandestinité…
Les croyants disent même que l’univers est créé par le simple dire de Dieu. Et même si nous n’y croyons pas, nous constatons, malgré tout, comment la parole attribuée au Dieu fait agir les hommes, les conduit aussi bien dans la voie de la sagesse que dans la folie des attentats suicides… Mais, vous interrogeriez-vous, est-ce bien le pouvoir des mots ou… les mots du pouvoir ?
Comme l’a bien décrit J.L. Austin, pour qu’un énoncé performatif soit « heureux », selon sa propre expression, autrement dit réalisable, il lui faut le concourt des circonstances. N’importe qui ne peut aucunement déclarer n’importe quel couple mari et femme ! D’abord, et surtout, la personne qui unit les deux êtres doit avoir une certaine légitimité, un certain pouvoir, ensuite le couple doit être dans une certaine condition requise, etc. Or, pour faire bouger la montagne, il faut d’abord arriver à une certaine sagesse. Pour crier « J’accuse ! », il faut être d’abord Zola ; et pour être Zola il faut avoir écrit Nana, Germinal, la Bête humaine… « Il est beau d’être un grand écrivain, dit Flaubert, de tenir les hommes dans la poêle à frire de sa phrase et de les y faire sauter comme des marrons. Il doit avoir de délirants orgueils à sentir qu’on pèse sur l’humanité de tout le poids de son idée, mais il faut pour cela avoir quelque chose à dire. »
En ayant quelque chose à dire, l’écrivain change-t-il quelque chose dans le monde ? Oui, dirait Sartre pour qui dire les choses, c’est vouloir les changer ; parler ou écrire c’est agir sur le monde.
Les esprits bien éveillés s’interrogeraient alors : Si les écrivains ont un tel pouvoir de parole, pourquoi le monde est déchiré en mille morceaux ? Pourquoi tant de tyrannies ? tant de guerres ? tant d’injustices ? Où en sommes-nous après « Germinal », après « Guerre et paix », après « Adieu aux armes », après « La Peste »… ? Que fait la littérature ? Hélas, encore une question qui condamne la littérature à l’incertitude. « Il est claire que si Marx avait suivi ses rêves de jeunesse et écrit le plus beau roman du monde, il eût enchanté le monde, mais ne l’eût pas ébranlé. Il faut donc écrire Le Capital et non pas « Guerre et Paix ». Il ne faut pas peindre le meurtre de César, il faut être Brutus… Ces rapprochements, ces comparaisons paraitront absurdes aux contemplateurs. Mais dès que l’art se mesure à l’action, l’action immédiate et pressante, ne peut que lui donner tort, et l’art ne peut que se donner tort à lui-même ». C’est Maurice Blanchot qui le dit. Et il n’a pas tort. Même Sartre, le grand fervent de la littérature engagée tombe dans le désespoir en disant : « En face d’un enfant qui meurt, la Nausée ne fait pas le poids » ! Ou encore, cette lamentation de Hölderlin : « … à quoi bon les poètes au temps de la détresse ? » Mais avant de sombrer dans un désespoir incommensurable, consolons le poète : Justement, vous êtes là pour nous dire : À quoi bon les poètes au temps de la détresse ?
Car en disant cela, le poète nomme, définit, rappelle notre condition de vie qui est « le temps de la détresse » ; comme ce cri de Shams, maître de Rumi, mystiques perses au XIII siècle :

Nous ne sommes pas aptes de parler,
Si nous pouvions seulement écouter !
Il faut tout dire !
Et écouter tout !
Mais,
Nos oreilles sont celées
Nos lèvres sont celées,
Nos cœurs sont celés. »

Ce cri résonne depuis dix siècles encore comme pour dénoncer la censure permanente et implacable, insufflée au tréfonds de nos écrivains, aussi bien en Iran qu’en Afghanistan - mon pays d’origine -, ou ailleurs où les mots défient la tyrannie.
Dans ces pays là, le problème existentiel n’est pas « To be or not to be… », mais « Dire ou ne pas dire, la question est là » !
Ainsi tout acte devient-il politique. Même le silence. Même le mensonge.
Je me rappelle qu’à l’époque des Soviétiques en Afghanistan, un magnifique adage, venant de Pologne, circulait parmi les intellectuels : « Si tu veux survivre, d’abord ne pense pas. Si tu penses, ne parle pas. Si tu parles n’écris pas. Si tu écris, ne signe pas. Si tu signes, ne sois pas surpris ! »

Ce précepte est malheureusement toujours valable sur ma terre natale, même si la nouvelle constitution post-taliban autorise toute liberté de presse. Mais le problème est ailleurs, il est en chacun de nous, car nos cœurs sont celés.

Dans le sud d’Afghanistan, il existe une tradition poétique des femmes pashtouns, que l’on appelle landay. Ce sont des poèmes courts, anonymes, qui disent long sur elles, comme exemple :
« Pose ta bouche sur la mienne
Mais laisse ma langue libre pour te dire je t’aime »
Imaginez le sort de cette femme si elle le signe !

C’est en cela qu’un texte littéraire en décrivant les conditions humaines ou en révélant le désir et le rêve de l’humanité, devient avant tout un cri, un acte de profération. Il « donne au cri une syntaxe », dirait Deleuze. C’est une énonciation performative. Et même si ce cri n’éveille pas les esprits endormis, au moins il perturberait leur sommeil ! Cet acte n’est pas une provocation, mais une pro-vocation !

Et c’est en cela que la politique n’est ni la volonté, ni la crainte, ni le devoir de l’écrivain. Elle est dans l’encre de son écriture. L’écrivain n’est pas un être « engagé » dans l’Histoire, mais « embarqué », selon Camus qui fait la sienne la formule pascalienne.

Maintenant, parlons de l’autre aspect de l’expérience littéraire, de son exemplarité.

« Nous vivons dans un monde qui est en soi une planète d’inexpérience, dixit Kundera, « l’inexpérience comme une qualité de la condition humaine. On est né une fois pour toutes, on ne pourra jamais recommencer une autre vie avec les expériences de la vie précédente. »
C’est parce que le monde est cette planète d’inexpérience que la littérature prend tout son sens. Elle nous permet, au défaut de vivre dans l’expérience permanente, d’appréhender la vie des autres - de ceux qui ont vécu avant nous, ou de ceux qui vivent en même temps que nous mais ailleurs -, comme un repère, voire comme un désir mimétique, selon l’expression de René Girard. Nous vivons, nous pensons donc avec et à partir de l’expérience des autres, de même que les autres vivent avec et à partir de notre écriture comme expérience existentielle, sentimentale, politique, métaphysique... Salman Rushdie : « C’est la littérature qui, pour moi, a ouvert ces portes mystérieuses et décisives de l’imagination et de l’entendement. Voir comme l’autre voit. Penser comme l’autre pense. Et surtout, sentir ». Et Diderot : « la lecture romanesque nous rend meilleurs, ce n’est pas seulement parc que le récit de fiction permettrait d’illustrer des principes abstraits, ou parce que les personnages nous montreraient des modèles de comportements à imiter ou à fuir ; c’est aussi parc qu’il fait de l’expérience empathique éprouvée par le lecteur, une expérience de l’autre, donc une expérience altruiste. »
Dans ce sens, l’expérience n’est pas seulement le « vécu », le passé ; elle n’est pas non plus « l’étude », l’expérimentation scientifique dans le but de vérifier ou de justifier des données de savoir - un acte destiné vers le futur ; mais bel et bien l’épreuve de notre existence hic et nunc. C’est l’action de méditer sur ce que nous vivons. C’est vivre le monde tel que le monde nous vit. C’est une « expérience intérieure » pour Georges Bataille ; et « une expérience originelle » pour Maurice Blanchot : « contact avec l’être, renouvellement de soi-même à ce contact — une épreuve, mais qui reste indéterminée. »
Écrire est une expérience avec le langage, c’est à dire avec soi-même, (Carlos Luscano), une expérience qui me permet de voir le monde au dedans de moi, où je tente de le déconstruire en vue de le saisir, et, par la suite, de le reconstruire selon mes désirs. En changeant du monde, nous finirons un jour par changer le monde.

Alors, faut-il toujours douter de la dimension politique de la littérature ?
Je dirais d’abord, OUI ! Il faut en douter car la politique, comme dit Paul Valeri, consiste dans la volonté de conquête et de conservation du pouvoir ; elle exige, par conséquent, une action de contrainte ou d’illusion sur les esprits, qui sont la matière de tout pouvoir (…) L’esprit politique finit toujours par être contraint de falsifier. Il introduit dans la circulation, dans le commerce, de la fausse monnaie intellectuelle ; il introduit des notions historiques falsifiées ; il construit des raisonnements spécieux ; en somme, il se permet tout ce qu’il faut pour conserver son autorité, qu’on appelle morale.

Et puis je dirais NON, parce que la littérature est un combat contre tous les systèmes politiques. Elle est le pouvoir des mots contre les mots du pouvoir.
Ainsi se définit la politique de la poétique.

Atiq Rahimi

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