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José Manuel Fajardo

Nuit de salsa

Nous avions passé toute la journée à parler de Stevenson. Daniel Mordzinski cherchait à faire des portraits insolites des écrivains qui assistaient au festival. Jorge Amado, il l’avait photographié dans un train. Il avait fait monter Michel Le Bris à bord d’un bateau qui n’était pas le sien, mais, les mains sur la barre, Le Bris avait tout du vieux loup de mer. Eduardo Lourenço, s’était retrouvé au volant d’un autobus. Et, pendant ce temps, l’ombre élancée de Stevenson, figure centrale cette année-là au festival de Saint-Malo, planait sur les débats et les expositions, tandis qu’Alain Borer utilisait, pour dédicacer ses livres, un sceau extravagant de hiéroglyphes égyptiens. Ou n’était-ce pas la même année ? Etait-ce bien l’année où Alvaro Mutis, assis sous sa casquette de marin dans un de ces petits hôtels de la Chaussée du Sillon, se mit à disserter, mort de rire, sur l’époque incertaine où il travaillait pour le compte d’une compagnie pétrolière ? Etait-ce dans ce même hôtel que m’avait reçu Hugo Pratt, un matin de gueule de bois, en affichant sa célèbre humeur de chien, pour finir par se montrer comme le romantique aimable et grognon qu’il était ? Je n’en suis plus très sûr. Les festivals de Saint-Malo se mélangent dans ma mémoire et finissent par former un seul discours, un long et brillant fil conducteur qui me conduit d’un écrivain à l’autre, d’un aventurier à l’autre, jusqu’à tracer le sentier d’une littérature en marche.

De cette nuit-là, je garde pourtant un souvenir précis. C’était celle du dimanche 22 mai 1994. Dans l’après-midi, profitant d’un moment de repos, je m’étais assis sur une chaise de la salle de presse, devant l’éblouissant panoramique des eaux du golfe qu’offrait la baie vitrée, et j’avais laissé la voix intérieure qui me poursuivait depuis le matin prendre forme écrite. Au dos de la chemise du dossier de presse j’écrivis quelques phrases pressées qui commençaient ainsi : « Les bateaux sont partis hier ». C’était sans nul doute le début d’une histoire qui me trottait dans la tête depuis des mois. J’avais enfin trouvé la voix du narrateur. Je compris alors qu’à Saint-Malo la littérature était contagieuse.

Comme s’il avait deviné que j’avais quelque chose à fêter, Jean-Claude Izzo est venu nous inviter, Daniel Mordzinski et moi, à une fête qui aurait lieu le soir même chez une amie, Laurence, et où seraient présents quelques-uns de ceux dont les visages sont les bornes, ineffaçables dans ma mémoire, du festival Etonnants Voyageurs : Emmanuelle, Thierry, Godeleine et Brigitte.

  • Et il y aura de la salsa ! annonça Izzo avec un clin complice de son regard narquois.
    Il y en eut, en effet. Fidèle reflet de l’esprit qui a fait de Saint-Malo un festival unique en France, où la rigueur intellectuelle se libère de l’ennuyeuse pompe, qui est son lot habituel, et s’imprègne de vie et de légèreté, la fête de Jean-Claude Izzo fut riche en danses, en rires et en rhum. Comme si un morceau de tropique avait été porté par la marée jusqu’à la côte bretonne. Nous parlâmes abondamment et je remis à Izzo un feuillet avec les quelques lignes que j’avais écrites l’après-midi. « Un roman vient de naître », lui dis-je avec tout le sérieux ridicule que l’on pouvait attendre après tant de daiquiris. Il me semble bien que Mordzinski garde une photo de cette nuit de salsa, mais je me demande si elle est très présentable.

Sur le coup des six heures du matin, alors que j’avais mal aux jambes d’avoir tant dansé, que ma tête réclamait une bouffée d’air frais et que la pauvre Godeleine s’était fait une vilaine plaie à la jambe avec une table en verre... je veux dire, alors que la fatigue nous avait tous conduits au-delà de nos possibilités, je décidai que le moment de partir était venu et je me hâtai de sortir comme si je venais brusquement de me rappeler que j’avais rendez-vous avec une belle femme.

Dehors, cependant, je m’arrêtai un moment et m’absorbai dans la contemplation des eaux obscures qui brasillaient d’éclats de jais. J’étais seul et il faisait froid. Attiré par la marée basse, je descendis à la plage et pris la direction de mon hôtel, laissant mon imagination s’envoler. Dans le ciel brillait la lune de Stevenson, la même probablement qui avait éclairé les nuits à bord de l’Hispaniola, et sous la dictée de sa vieille sagesse je donnai peu à peu forme au roman qui grandissait en moi et me renvoyait à mes lectures d’enfance et à la naissance des temps modernes. Pendant cette promenade au bord de la mer, face à l’immensité vertigineuse de l’horizon, je décidai que le livre devait avoir la forme d’une longue lettre et que son titre ne pouvait être que Lettre du bout du monde, parce que c’était ainsi que je me sentais à cette heure perdue du petit matin, loin de tout et de tous, confronté à l’image de mon âme que me renvoyait le miroir de la mer : je me sentais au-delà d’où je n’étais jamais allé. Au bout du monde.

José Manuel Fajardo
Traduit de l’espagnol par François Gaudry

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