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Texte de Francisco Coloane

Santiago, 18 janvier 1998

Je viens de recevoir une lettre de Michel Le Bris, directeur du festival Etonnants Voyageurs, qui m’informe que Saint-Malo s’apprête à célébrer le dixième anniversaire de ces rencontres culturelles et m’invite, pour la circonstance, à écrire quelques lignes.
Avec grand plaisir.

Je parlerai succinctement de ma qualité de cap-hornier, puisque j’en fus un, parmi tant de marins, de navigateurs et de découvreurs qui ont doublé plus souvent qu’à leur tour ce cap si redouté.

Le sud de mon pays, le Chili, est un jardin d’îles flottantes au beau milieu de golfes, de canaux et de passes percés par les doigts millénaires de glaciers aujourd’hui disparus. Loin au sud, il en reste cependant de majestueux, tel le San Rafael, d’où se détachent d’énormes blocs qui dérivent au gré des courants dans l’archipel des Guaitecas. Et plus au sud encore, ce n’est pas un fleuve de glace qui se jette dans la mer, mais la cordillère des Andes dont le versant occidental se déchiquette en fjords et en glaciers.
Voici donc le golfe des Peines qui fait son entrée tumultueuse entre la péninsule de Taitao et le canal Messier. Au cours de son voyage autour du monde, Charles Darwin a débarqué sur le rivage de cette péninsule et raconte son immense émotion à découvrir pour la première fois à la surface de la mer la roche appartenant à la couche la plus profonde de la croûte terrestre. Quelles tempêtes géologiques soulevèrent ce roc à fleur d’eau ? Nous ne le savons pas. Nous savons en revanche, pour l’avoir vu, que ce sont les tempêtes du golfe qui emportent de temps à autre les bateaux au fond de l’abîme, sans laisser de traces. Il n’y a pas si longtemps, le Santa Fé - dix mille tonnes de fer, trente et un hommes d’équipage - a disparu tragiquement. De même que le San Martin, battant pavillon argentin, fut littéralement avalé alors qu’il faisait route vers le nord avec une cargaison de cette noble céréale qu’est le blé destiné au pain des hommes. On ne sait pas si le golfe des Peines les a fait couler à pic ou chavirer - c’est généralement ainsi qu’un bateau pris dans la tempête fait naufrage. Il n’est rien resté de ces deux bâtiments. J’ai maintes fois sillonné ce golfe mais je garde un souvenir extraordinaire d’une traversée à bord du sous-marin Araucano. Tel un immense poisson, le bâtiment glissait à travers des montagnes d’eau. Le roulis était si fort que, dans le carré, des chaises étaient brisées, les tables pieds en l’air. Il y avait des blessés. J’ai grimpé sur la passerelle. C’était une tempête grandiose ; la proue plongeait dans l’eau pour émerger, bouillonnante d’écume, sur la crête de la vague suivante.

Au-delà du golfe des Peines commencent les tranquilles canaux de la Patagonie occidentale qui s’ouvrent au canal Messier, imposante avenue d’eau bordée de hautes murailles. En naviguant un peu plus loin on s’engage dans l’impressionnant Paso del Abismo, si étroit que les sommets semblent se toucher pour ne plus laisser passer le soleil.

Nous voici dans le détroit de Magellan qui, selon les géologues, fut un gigantesque glacier qui libéra le passage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique, et que découvrirait, en 1520, le grand navigateur portugais Fernão de Magalhães. Plus tard, Pedro Sarmiento de Gamboa, un homme de même envergure, voulut coloniser la région en y installant une colonie, au nom du roi Philippe II. C’est aujourd’hui Puerto del Hambre (Port Famine), car tous ses habitants moururent de faim. Rêves, folies...

Et pour finir, ma rencontre avec le cap Horn, en 1930 ; le « vrai » et le « faux » cap Horn, tous deux redoutables tant on s’y sent au bout du monde, à l’extrémité du continent où se dressent ses derniers rochers en une fantasmagorie d’îles iridescentes. La glace, la neige, la tempête y sont constantes ; des manades de phoques, de lions, de léopards et d’éléphants de mer peuplent les glaçons et les roqueries.

Nous avons une dette envers les peuples qui vécurent des milliers d’années dans ces solitudes et que nous n’avons pas protégés. L’histoire des Alakaluf, des Yaghan, des Yamana, qui subsistèrent aux confins les plus inhospitaliers de la planète, est une véritable épopée.

Ils nous ont laissé des mythes, des croyances. La Bible dit que Dieu est la présence de l’infini au plus intime de l’être humain ; les Yamana, eux, croyaient être descendus du ciel jusqu’au cap Horn le long d’une corde en peau d’otarie à fourrure, la plus recherchée et qui ne mesure pas plus de deux mètres.

Dans cette peau si résistante et si lisse ils faisaient donc des cordes jalonnées de nœuds en forme de 8, sur lesquels leurs orteils et leurs doigts prenaient appui pour descendre des hauteurs célestes comme d’un escalier. Et probablement avec l’intuition que le 8 symbolisait l’infini.

Francisco Coloane
Traduit de l’espagnol (Chili) par François Gaudry

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