Téléchargez la grille horaire 2018
(Fichier PDF - 2.5 Mo)
Téléchargez le catalogue 2018
(Fichier PDF - 6.8 Mo)

Rama Thiaw : "Je n’ai vu pas une Afrique, mais des Afriques créatrices."

image

La réalisatrice sénégalaise Rama Thiaw était à Brazzaville en février. Elle nous fait partager, avec humour et finesse, son expérience du festival.

Le festival Étonnants Voyageurs ne laissait présager que de bonnes surprises. Flanquée par le plus grand des hasards entre Soro Solo à ma droite et Vlad à ma gauche, j’ai commencé dès l’avion à vivre l’Afrique Enchantée en stéréo live.
L’habitude veut que les compagnies aériennes égarent systématiquement mes bagages : ce ne fut pas une exception à mon arrivée à Brazzaville. Mais là encore, ma poisse légendaire s’est transformée en une agréable expérience. J’ai eu enfin l’occasion de rencontrer l’écrivain, musicien et économiste sénégalais Felwine Sarr, qui lui aussi avait perdu ses bagages... C’est vrai que depuis longtemps, je voulais rencontrer ce membre fondateur de l’UFR des Civilisations, Religions, Arts et Communications (CRAC ) de l’Université de St Louis, ne serait ce que pour lui demander comment il faisait pour réaliser autant de chose en même temps....
Comble de l’ironie, nous étions les deux seuls passagers, sur les 80 invités, à arriver à l’hôtel sans bagages et nous étions tous deux sénégalais. Nous nous sommes mis à sourire de la situation en accusant nos ancêtres d’avoir certainement commis beaucoup de méfaits au Congo, pour qu’on nous refuse de déposer nos bagages en terre congolaise...

Le jour suivant, c’est intégralement sapée de l’ensemble traditionnel du chanteur malien Amkoullel, l’enfant peulh, que j’ai déambulé et assisté à l’ouverture du Festival.

Alors qu’ai je vu ?

Jeudi 15 Février : Une parole Libre
Vendredi 15 Février : L’Afrique n’existe pas !
Samedi 16 Février : Transversalité
Dimanche 16 Février : Prologue

Jeudi 15 Février : Une parole Libre

Je ne connaissais pas l’Afrique centrale et n’avais jamais passé l’équateur, et j’ai été frappée par ce calme apparent de Brazzaville. Ses grandes allées et avenues parfaitement dessinées et malgré le béton, partout j’ai vu la forêt ; ou du moins ce qu’il en restait, des îlots silencieux de résistance. Et bien que la guerre fasse partie du passé, ses cicatrices sont présentes dans toute la ville. Un énorme char abandonné au coin d’une rue, des routes entièrement défoncées dans les quartiers populaires et de temps en temps d’étranges silences. La résistance, c’est ce que j’ai pu lire sur les visages calmes et sereins des habitants de la capitale. Et très vite, j’ai découvert que cette douceur n’était pas incompatible avec le tumulte.
Lors de la cérémonie d’ouverture du festival, tout semblait suivre son cours dans l’immense auditorium du palais des congrès. Les invités de prestige aux premiers rangs, suivis des festivaliers et journalistes et enfin les locaux avec une forte délégation de lycéens et collégiens en uniforme. Alors qu’Alain Mabanckou, co-directeur du festival, ouvrait le bal en citant entre autres Cocteau, j’ai vu un jeune garçon d’environ 13 ans absorbé par ses paroles, griffonnant à la hâte : « L’enfant qui ne rêve pas devient un monstre ».

Tandis que j’observais les visages graves et silencieux de l’auditoire, les « officiels » se succédaient à la tribune, se remerciant les un et autres, et lorsque ce fut le tour du ministre de la Culture, je souhaitais juste un discours bref.
Je fus surprise d’entendre une voix féminine, car je n’avais pas vu la passation de micros, et encore moins comment cette jeune écrivaine congolaise s’était emparée du MIC.
Après un cours préambule, « l’écrivain doit rendre compte de sa société... », elle a embrasé littéralement la salle en interpellant les ministres sur leur inertie et leur désintérêt manifeste face au sort de ces 300 familles qui du fait des inondations campaient devant la mairie depuis des semaines, faute d’être relogées. Malaise chez les officiels, étonnement des invités, vivas dans la salle et surtout calme du codirecteur du Festival.
Cette jeune écrivaine, non invitée, a pu exprimer sa rage face à cette injustice, sans qu’un service de sécurité ne vienne la déloger. D’ailleurs, le service de sécurité, s’il existait, était bien discret durant tout le festival.
En dépit de la petite pique du ministre de la culture qui accusa l’écrivain congolais Alain Mabanckou d’avoir mis en scène cette prise de parole, le co-directeur assura son rôle avec doigté et humour. Il remercia de la même manière, le ministre, les officiels, les invités, le public et cette courageuse femme avant de déclarer les festivités ouvertes, avec « l’Afrique qui vient ».

Cette scène m’a marqué, car l’émergence d’une parole libre d’un simple citoyen n’aurait jamais pu arriver par exemple durant le FESMAN, dans ma très chère « démocratique » patrie du Sénégal. Ce FESMAN qui se voulait la vitrine de la Culture NOIRE, fut un évènement scandaleux au service d’une élite et d’un président mégalomane. Loin d’être anodine, cette prise de parole est emblématique de ce que fut le festival : la parole institutionnelle côtoyait la parole créatrice, le discours officiel se confrontait au discours libre et spontané.

Loin d’être anodine, cette prise de parole est emblématique de ce que fut le festival : la parole institutionnelle côtoyait la parole créatrice, le discours officiel se confrontait au discours libre et spontané.

A côté de l’imposant Palais des Congrès situé dans les beaux quartiers, des débats étaient également organisés à l’Institut Français (IF), drainant plus de classes moyennes. D’autres évènements et ateliers étaient simultanément organisés dans les quartiers populaires.
Après avoir regardé le film Un dimanche à Brazzaville, au Palais de Congrès, je me rendis à l’IF pour assister au débat sur le conflit au Mali. Encore une fois, c’est devant un public très absorbé que l’écrivain Ousmane Diarra a pu exprimer toute sa colère face aux médias occidentaux qui, à force d’inviter des « Experts de l’Afrique », ont réduit le conflit malien à un conflit ethnique et islamiste, en ignorant sa parfaite complexité. En ignorant surtout royalement la véritable Histoire du Mali et ses intellectuels qui, en connaissance de cause, pouvaient rendre compte de cette complexité. Là encore une jeune femme malienne émue aux larmes remercia les deux invités. Puis, elle leur fit part de son initiative de fonder une association qui aurait pour but de récolter des témoignages des exactions et d’éditer en collaboration avec des historiens une encyclopédie sur l’Histoire Malienne, racontée exclusivement par des Maliens pour les Maliens.
Et c’est avec une énergie incroyable qu’ Amkoullel, l’enfant Peulh, a fait danser toute l’assistance composée majoritairement de jeunes congolais, maliens et même sénégalais. Le concert, dédié au peuple Malien, en terre congolaise, fut aussi l’occasion pour les jeunes d’Afrique de l’ouest et centrale d’échanger sur leur expérience de la guerre. Car s’il est bien une chose que nous partageons sur le continent, d’est en ouest, du sud au nord, ce sont les régimes autocratiques, dictatoriaux, non démocratiques avec leurs lots de conflits armés.
Et durant plus d’une heure, joyeusement « nous avons gâtés le coin » sur un hip-hop mélangeant rock, mandingue, soul, et même m’balaxx !

Vendredi 15 Février : L’Afrique n’existe pas !

Il était environ 12h00 sur les bords du Congo, nous étions en train d’enregistrer l’émission « Tropismes » de Laure Adler. J’ai vécu une expérience assez troublante lorsque la plasticienne Bill Kouelany s’est mise à parler. J’ai eu la bizarre impression que nos cerveaux étaient connectés par un fil invisible, ses mots étaient les miens, ses phrases se succédaient dans le même ordre... En 34 ans d’existence, je n’avais jamais vécu cela !
J’ai été très impressionnée par cette artiste, aux tenues sombres, au regard franc et au sourire timide. Encore une fois, derrière une sérénité apparente, la plasticienne congolaise, était d’une rigoureuse détermination.
À la question de Laure Adler : « Comment vivez vous votre statut de femme noire, votre condition d’artiste africaine ? ». La réponse tombe : « Je ne sais pas ce que c’est une africaine, ni ce que c’est qu’une femme... Je ne me considère pas comme une femme. Je suis un être humain et je crée en tant qu’être humain ».

La réponse tombe : « Je ne sais pas ce que c’est une africaine, ni ce que c’est qu’une femme... Je ne me considère pas comme une femme. Je suis un être humain et je crée en tant qu’être humain ».

Légèrement surprise, Laure Adler se tourne vers moi, en me posant la même question. Mais à cet instant, Bill Kouelany a déjà répondu, et laborieusement, je finis par répondre : « Si combat il y a, c’est d’arriver un jour à ce qu’on ne parle plus de cinéma africain, de littérature africaine ou d’arts africains (premiers ou primitifs) mais tous simplement d’Arts, de Cinéma et de littérature ».
Je ne suis pas féministe, mon combat est plus global. Je comprends que ce courant ait existé et existe dans une société donnée, mais il ne peut être appliqué uniformément et unilatéralement dans le monde entier, et ce pour le prétendu bien des « femmes ». Encore une fois, il n’y a pas une femme, mais des femmes, pas une féminité mais des féminités. Personnellement, j’ai subi des préjugés à la fois de la part des femmes comme des hommes, et ce sans distinction de couleur, de nationalité et de classes sociales. Et je dirais même que j’ai plus eu à me battre contre des femmes que contre des hommes pour exercer mon métier.
L’émission aurait pu être aride et difficile puisque la thématique « Femmes Artistes Africaines » était orientée dans l’optique du 08 mars, « Journée Internationale de la Femme », mais c’était sans compter sur le talent et l’humour de Léonora Miano, qui rappela par exemple qu’être noir était purement politique : « lorsqu’on est née en Afrique Subsaharienne parmi des noirs, tout le monde est noir, donc personne n’est noir !... ».

Et si je dois retenir une chose du Festival, c’est bien cela. Un clivage entre deux générations d’Artistes, non pas en opposition mais bien complémentaires.
Si l’ancienne génération d’écrivains parle volontiers d’auteurs africains, d’œuvres africaines, la seconde s’est affranchie de cet adjectif et se heurte aux regards de certains journalistes occidentaux qui eux n’acceptent pas cette liberté comme une nouvelle donne.
Notre génération n’a pas eu à se battre pour sortir du colonialisme. Nous n’avons pas eu à nous affranchir d’une culture qui n’était pas la nôtre, ni à définir notre Négritude, car nous sommes nés dans des pays indépendants, nous sommes nées africains.
Nous n’avons plus à nous définir, puisque nous sommes.
Aux débats en plein air dans les jardins, sur la thématique du renouveau du Roman africain, le même son de cloche. Ce fut une joyeuse rébellion sur le plateau : la modératrice qui avait soigneusement préparé son fil conducteur se fit vite déborder par ses invités. L’auteur congolais Julien Mabiala Bissila se lève à un moment et proclame sur scène : « L’Afrique n’existe pas ! ». Sur ce l’écrivain Sud-Africain Niq Mhlongo renchérit : « Le Roman africain est un concept qui varie selon les modes. En ce moment l’adjectif africain renvoie à des notions d’exotisme branché, si vous voulez faire cool, vous rajoutez africain : la cuisine africaine, une soirée africaine, etc. ». Et Léonora Miano de compléter : « Le mot Afrique n’existe dans aucune langue présente sur le continent... ».
Entre les applaudissements et rires de l’assemblée, c’est l’écrivain nigérian Teju Cole qui continue : « Je n’ai pas rêvé d’écrire pour être le meilleur écrivain nigérian ou africain, mais pour être un écrivain qui pourrait être lu dans toutes les langues à travers le monde. Je suis un individu qui appartient à un système que l’on nomme Monde. Et si vous prenez le cas de U2, bien qu’ils soient irlandais, ils n’ont pas voulu faire du rock pour être le meilleur groupe irlandais, mais bien pour être des rockeurs et des stars internationales, pourquoi il en serait différent pour nous ? ».
Le débat se conclut sur ses mots : « Mais si ce concept d’Africain me permet aujourd’hui en tant que nigérian vivant au États-Unis, en tant qu’anglophone de me retrouver dans un festival littéraire au Congo et de rencontrer pour la première fois de ma vie autant de francophones, alors ce concept a au moins une qualité ! ».
Oui, comme l’avait crié avec force Amkoullel lors de son concert : « L’Afrique ne vient pas, l’Afrique, c’est nous, ici et maintenant ! ».

Ici et maintenant, je n’ai pas vu une Afrique, j’ai vu des Afriques. Je n’ai pas vu une personne qui avait une seule culture, j’ai vu des individus qui portaient en leur sein plusieurs cultures et une extraordinaire ouverture sur le monde auquel ils participent.

Samedi 16 Février : Transversalité.

Troisième jour à Brazzaville, le festival bat son plein et mon sac à dos m’a même rejoint. J’en profite pour me faire un petit plaisir : prendre mon petit déjeuner avec des écrivains que je ne connais pas. C’est quand même autre chose de commencer la journée avec des vers de poésie, des citations de Jean Bofane, ou le sourire malicieux de David Van Reybrouck, à propos de son œuvre « Congo ».
Ce que j’aime dans ce festival, c’est bien sa transversalité, certes, il est d’abord littéraire mais il fait aussi la part belle à la musique, la photo, la danse, les arts plastiques et le cinéma, raison de ma venue. Ici pas de hiérarchie, le jeune danseur converse avec l’auteur à succès. La cinéaste primée échange avec le musicien underground et le directeur d’une grande radio. Le photographe expose devant des écoliers, tandis que les plasticiens peignent en écoutant les mots des écrivains. Il n’y a aucun prix, aucune compétition, seule l’envie de partager avec les uns et les autres et de rencontrer le public

Ici pas de hiérarchie, le jeune danseur converse avec l’auteur à succès. La cinéaste primée échange avec le musicien underground et le directeur d’une grande radio.

Dans la programmation cinématographique, j’ai pu observer que nos films montraient des Afriques urbaines, jeunes et très diverses.
La rage derrière la sérénité, c’est ce que j’ai ressenti à travers le film de la réalisatrice marocaine Leila Kilani Sur La planche. Un de mes producteurs m’a dit un jour : « On ne fait que les films qui nous ressemblent ». Sur la Planche décrit avec une grande esthétique le bouillonnement des jeunes femmes qui travaillent dans les zones franches de la ville portuaire de Tanger. Et qui se battent au quotidien pour être libres d’être elles-mêmes.
Lors de notre débat sur « la nouvelle vague du cinéma africain », le modérateur a pointé des parallèles esthétiques entre nos quatre films. Pourtant Espoir Voyage du burkinabé Michel K. Zongo, Tsofa du congolais Rufin Mbou ou encore Africain Cypher du Sud-Africain Bryan Little n’avait ni été produit de la même manière, ni réalisé au même moment.
Mais pouvait-on pour autant parler de nouvelle vague ?
C’est Michel Zongo qui conclura avec humour : « Nous n’avons ni la légitimité, ni l’ambition de nous définir comme une nouvelle vague, car cela sous entendrait que nos admettons qu’une autre vague viendra balayer nos œuvres.... ».
La question est d’autant plus épineuse que pour parler de « Nouvelle Vague », il faut s’entendre sur une esthétique commune, sur un mode de production commun, et si l’on y ajoute le qualificatif africain, cela sous-entendrait un financement africain et une main-d’œuvre africaine...
C’est un débat assez courant lors des festivals de films africains, mais ici avec la transversalité du festival, le débat s’est nourri d’autres réflexions. Et s’il est bien une personne avec qui j’ai pu approfondir mes réflexions sur « les cinémas africains », c’est bien avec le journaliste indépendant Siddhartha Mitter. Je lui expliquais la situation très paradoxale des films sénégalais qui étaient produit grâce à des coproductions (sénégalaise et française) mais dont les fonds étaient exclusivement français et européens. Et pour obtenir ces fonds, les auteurs sénégalais devaient se plier à un certain nombre de critères esthétiques européens.
Enfin comble de ce système, un producteur sénégalais qui veut obtenir des fonds francophones doit obligatoirement produire un réalisateur africain dont le film se tournerait majoritairement sur le continent africain, mais avec une majorité de postes de techniciens européens...
Un producteur sénégalais ne peut pas produire le film d’un réalisateur brésilien, européen ou asiatique..
En tant qu’africain, nous sommes condamnés à produire des films d’africains en Afrique et destinés à être diffusés en Europe dans des festivals de films africains...
Et même si des initiatives de coproduction éthique, comme la Chartre de Production de Documentaire d’Africadoc existent, elles ne sont pas encore assez généralisées pour enrayer cette tendance sur l’ensemble du continent.

Alors à qui la faute ? A nous et nos dirigeants dont les budgets dédiés à la Culture et à l’Éducation se cantonnent aux réceptions et galas d’honneur pour des grandes stars Afro-américaines ou pour le retour de l’enfant prodigue qui a réussi à l’international.
Ce journaliste franco-indien-américain qui avait pas mal roulé sa bosse en Côte d’ivoire, son pays de cœur, me parla de Bollywood et de Nollywood avec une perspective très intéressante : « Alors dans ce cas, pourquoi ne vous inspirez de Nollywood dans la manière de produire ? Avec des fonds sénégalais, des techniciens sénégalais, à des prix plus bas, quitte à ce que les premières années, même s’il n’y a pas forcément la « qualité » qui permettrait l’exportation ; ce modèle vous permettra dans dix ou quinze ans d’être indépendant financièrement et esthétiquement. Et surtout d’avoir votre public, votre marché présent sur le continent. Et enfin, vous créerez ainsi les conditions nécessaires à l’émergence d’une autre génération mature qualitativement qui pourra diffuser ses films dans le monde entier... ».
Cette autonomie et ce type de production commencent à exister. Le cas d’African Cypher en est un. Bryan Little s’est constitué son propre capital de tournage et post-production (caméras, micros, grues etc.) et a produit son film avec un sponsor de boisson non alcoolisée. Pourtant, il n’a pas fait un film institutionnel ou commercial, il a réalisé un documentaire de création avec un regard d’auteur.
Mais pour cela, nous devons aussi prendre conscience comme le disait un de ses personnages, le danseur Prince : « Le plus grand don au monde, c’est de découvrir notre propre don ».
Et notre plus grand don se trouve peut-être dans notre transversalité.
J’ai découvert dans African Cypher une Afrique du Sud que je ne soupçonnais pas, où un jeune professeur de danse, typé sud américain, dit : « Je suis africain et je dois tout mettre en œuvre pour créer le développement de mon pays. »
Créer les moyens de développement de nos pays, c’est aussi et d’abord créer les moyens de productions des activités culturelles, comme le fait Felwine Sarr avec le CRAC mais aussi Bill Kouélany avec les Ateliers SAHM qui accueillent de jeunes plasticiens congolais en résidence.

« Mais comment faire du cinéma par exemple à Brazzaville, alors qu’il n’y a pas une salle de cinéma, aucune école, aucune scène de spectacle et des coupures d’électricité quasi quotidiennes ? ». C’est la question que m’a posée un jeune qui était venu voir mon film, Boul Fallé, la voie de la lutte .

« Mais comment faire du cinéma par exemple à Brazzaville, alors qu’il n’y a pas une salle de cinéma, aucune école, aucune scène de spectacle et des coupures d’électricité quasi quotidiennes ? ». C’est la question que m’a posée un jeune qui était venu voir mon film, « Boul Fallé, la voie de la lutte ».
Mon documentaire, comme d’autres, a été projeté gratuitement en plein air dans le quartier populaire de Poto Poto. Ici pas d’officiel, de journalistes, pas de service d’ordre. Qui veut venir viens s’assoit et regarde.
Les mères de famille passent, s’arrêtent puis reprennent leur route, les automobilistes entre les embouteillages du soir contemplent quelques minutes le film qui passe sur l’immense bâche blanche. Et partout des enfants, et des jeunes qui reçoivent chaque image comme la dernière.
Ce soir là, à Poto Poto, en diffusant ce film sur la lutte sénégalaise à un public africain si éloigné de ma culture, mon désir d’être cinéaste, confronté à la question de ce jeune, prenait tout son sens.

L’ancienne génération de cinéaste en Afrique n’a pas créé les moyens de développement de l’industrie du cinéma sur le continent pour la génération dite « Numérique » car nous tournons et diffusons en numérique. Paradoxalement, nous sommes la plus touchée par la fracture numérique.
Je n’aurais pas pu faire mon métier de réalisatrice sans internet. Je ne viens pas du sérail et lorsque je me suis tournée vers « les anciens » au Sénégal, c’est-à-dire ceux qui ont fait des films dans les années 60, 70, 80 et 90, personne ne m’a reçue. À une rare exception, aucun n’a daigné me transmettre les informations qui me faisaient tant défaut. Finalement, je les ai trouvées sur internet et je me suis mise d’abord à m’auto-former avant d’être acceptée en stage puis à l’université.
Mais contrairement à ce jeune homme, j’avais un ordinateur, et une bonne connexion internet. Comment fait-on pour avoir accès à l’information dans ces conditions où l’on ne dispose de rien ? Comment fait-on pour envoyer des dossiers écrits si l’on ne dispose pas chez soi ou régulièrement de l’outil ?
Finalement, si j’ai toujours pensé qu’il fallait faire des films et se battre pour qu’ils soient diffusés en terres africaines, comme ce fut le cas à Étonnants Voyageurs, j’ai aussi réalisé à cet instant que nous étions des vecteurs d’informations et des courroies de transmission pour notre jeunesse.
En étant présente à cet instant, nous avons échangé et c’est émuE aux larmes que je leur ai parlé de mon parcours, que j’ai pris les mails des uns, les scénarii des autres...
Alors bien-sûr, tous ne deviendront pas réalisateurs, mais si un seul le devient alors nous aurons gagné ; alors tous les efforts de la part de ceux qui se battent pour que les cultures africaines soient diffusées sur le continent, ne seront pas vains.
Et nous pouvons compter sur nos dons de créativité, mais aussi de transversalité. Un jeune homme comme Hermès qui a fait parti de l’équipe de régie du Festival et qui a accueilli les festivaliers, dans la joie et la bonne humeur, en est un exemple.
Ce passionné de cinéma ne parle pas moins de quatre langues, s’exprime aussi parfaitement en Français qu’en Anglais. Natif du Congo–Brazzaville - il a fait ses études supérieures de commerce au Ghana, et se destine à devenir un producteur de Cinéma.
Mais encore une fois, par où commencer ? Si ce festival n’a été qu’une première expérience, il lui en faudra d’autres pour atteindre son but. En attendant, il va continuer à se former en parallèle de son poste de cadre dans une compagnie pétrolière du Nigéria. Et un jour produire pourquoi pas des films de réalisatrices congolaises, sénégalaises ou encore anglaises...
Mais pour cela, nous devons permettre à Hermès, ainsi qu’à nous-mêmes de commencer quelque part, et Brazzaville 2013, a été un formidable premier pas.
Un premier pas pour que dans 15 ou 20 ans, les films soient diffusés dans les 10 futures salles de cinéma de la capitale. Et peut-être lors de prochaines éditions du Festival Étonnants voyageurs à Brazzaville, il y aura, à côté des écrivains congolais de Brazzaville et de Kinshassa, des auteurs de l’Afrique lusophone, de Madagascar, Zanzibar... Et peut-être que les programmes seront disponibles en lingala, sérère ou dioula... Que les thématiques des débats seront les suivantes : « Le modèle d’édition au Congo est-elle plus performant que celui du Brésil ? » ou « Le système du Cinéma au Maroc est-il en passe de s’imposer à Hollywood ? » ou encore « Comment les polars de Janis Otsiemi sont devenus des exemples d’œuvres littéraires dans les grandes universités mondiales ? »...

Dimanche 16 Février : Prologue

Au dernier jour, dans ce palais des Congrès à moitié vide, occupée à prendre la pause avec les jeunes bénévoles, je me suis rendu compte que j’avais pris trop peu de photos de cette première aventure, « L’Afrique qui vien »t.
Je n’ai vu pas une Afrique, mais des Afriques créatrices.
Des femmes et des hommes multilingues inscrits dans plusieurs cultures en même temps, ouverts sur plusieurs pays, évoluant sur un continent où le noir n’est pas l’unique couleur. Un continent multiple et complexe qui aspire à sa singularité.
Je n’ai pas vu une « Nouvelle Vague », mais bien une Lame de Fond qui singulièrement crée Le Monde qui vient.

Téléchargez la grille horaire 2018
(Fichier PDF - 2.5 Mo)
Téléchargez le catalogue 2018
(Fichier PDF - 6.8 Mo)