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Le futur a déjà commencé (Librio, avril 2000)

Librio, avril 2000, 128 pages, 10 francs
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Une anthologie présentée par Michel Le Bris. Publiée en partenariat avec le festival, pour l’édition 2000 consacrée aux Utopies.


QUATRIEME DE COUVERTURE

La science-fiction n’a jamais rien fait d’autre que de parler de nous, du monde autour de noms qui change et nous change, de l’inconnu qui nous appelle, nous meut et nous effraie - de l’inconnu dans le regard de l’autre, qui nous renvoie à notre part d’inconnu, en nous : puisque ces mondes imaginaires qui nous révèlent le nôtre, dans l’écart même qu’ils aménagent, sont les nôtres, produits de nos rêves, de nos peurs, de nos fantasmes. Un art de la frontière, en somme, au sens que les pionniers donnaient à ce mot. Ces êtres verts aux yeux globuleux qui nous faisaient frissonner dans les années cinquante n’étaient que notre miroir.
Les créant, nous nous interrogions sur nous-mêmes - et sur l’altérité en nous. La S-F plus que jamais vivante - puisque le futur a déjà commencé.

Michel Le Bris
(extrait de la préface)


SOMMAIRE

Michel Le Bris, Préface
Serge Lehman, Nulle part à Liverion
Stéphane Nicot, Interview de N. Spinrad
Ayerdhal, L’adieu à la nymphe
Jacques Chambon, La science-fiction au tournant
Jean-Claude Dunyach, Déchiffrer la trame
Marion Mazauric, La littérature du futur


PREFACE

Motards déments, jaillis de l’enfer pour réinventer, sur un monde dévasté, les antiques jeux du cirque ; villes géantes lancées à l’assaut du ciel, qui étouffent sous l’amas des détritus, devenues les cours des Miracles d’un Moyen Âge futuriste ; dragons de légende cabrés devant les canons atomiques de très étranges chevaliers en armure ; cités barbares où combattent sorciers et savants, crapules fantasques et super-héros, aventuriers narquois et voleurs malicieux - quelque part, sous le pôle, au centre de la terre, dans les forêts obscures (ou de l’autre côté de nos songes ?) il est des mondes lointains, effrayants et splendides, où nous serons rois, princes, chevaliers. Là, dans des déserts immenses, brillent sous la lune des villes en ruines, courent, lascives, de belles guerrières nues, s’agitent d’inquiétants magiciens. Là, dans ces pays oubliés par le temps, se télescopent dinosaures, hommes-singes, hommes-vautours, mammifères géants, tous les stades de l’évolution. Là, pour la conquête de la frêle héroïne, vont bientôt s’affronter hommes-dragons et géants de Frigie, épées buveuses d’âmes et lasers terrifiants. Comme si, en plein cœur de la modernité, surgissaient d’un coup, dans une sorte de darwinisme halluciné, horreurs et merveilles des légendes et des mythes, nos fantasmes les plus archaïques mêlés aux spéculations les plus futuristes - les archipels engloutis de nos imaginaires...

Merveilles de la science-fiction ! Ce jour où, lycéen, je mis par hasard la main sur un numéro de la défunte revue Fiction ma vie fut changée, d’un coup. Combien de nuits passées, dans le dortoir de mon lycée, caché sous mes couvertures, une lampe à la main, plongé dans les aventures de la Légion de l’espace, ou découvrant Sturgeon, Asimov, Van Vogt, Heinlein ? Et que dire des années qui suivirent, le surgissement des Dick, des Herbert, des Brunner, la découverte de Tolkien, mais aussi de la revue Mad, des Tales From The Crypt, le frisson délicieux devant les Marvel Comics, le choc que fut la traduction d’Elric le Nécromancien, l’aventure de Métal Hurlant, les visions grandioses et rêveuses de Moebius, de Druillet, de Pellaert, sans oublier Barbarella, Valérian, Pravda la survireuse, Les Pionniers de l’Espérance. Que dire de l’apparition de Jim Henson, de l’univers de Dark Crystal, des arabesques cruelles et savantes de Ballard, du coup de poing que fut Bug Jack Barron de Spinrad, de... - l’effervescence d’une époque, si étroitement liée à celle de la musique, alors, de la BD, du cinéma : et l’on prétendrait lire le siècle en l’ignorant ? Elle fut, elle est plus que jamais le siècle.
J’oubliais : elle n’existe pas. Pas la moindre allusion dans les histoires de la littérature - ou alors quelques lignes, si ridicules qu’il aurait mieux valu le silence. Fille indigne, bâtarde, de la littérature. À refouler d’urgence dans les marges...
Dans Au-delà du soupçon, panorama de la « nouvelle fiction américaine », Marc Chenetier exclut dès l’entrée la science-fiction. « Manque d’intérêt », tranche-t-il, péremptoire. Que dirait-on d’un critique musical qui, voulant rendre compte de la musique américaine du XXe siècle, exclurait le jazz, le blues, le rock, la pop music ? Ou du critique de cinéma qui ne voudrait rien savoir du western ou du film noir américain ? Probablement lui tapoterait-on gentiment sur l’épaule, en signe de compassion - mais en littérature ? Exclu, donc, un Philip K. Dick de ces années 60-70 américaines - quand aucun autre écrivain américain ne les a dites, ces années, avec une force comparable, une telle puissance visionnaire et, disons-le tout net, un tel génie.
Exclus, les auteurs de science-fiction, de la table des gens de lettres. Comme les auteurs de romans noirs, cela va sans dire, les écrivains voyageurs et, pour aller vite, les raconteurs d’histoires. Après tout, ce sont les mêmes arbitres du goût qui pendant un siècle ont résolument ignoré Stevenson, jugé tout juste bon pour la chambre des enfants. Quand les écrivains, les vrais, de Borges hier à Mutis aujourd’hui, ne cessaient, eux, de le porter aux nues.
Exclue, ignorée, méprisée - sans être lue, cela va sans dire, par la classe intellectuelle supposée faire l’opinion, qui distribue si hautainement les bons et mauvais points culturels. Il est vrai qu’elle a déjà manqué, celle-là, le jazz, le roman noir, la BD, le rock, la pop music - soit à peu près tout ce qui a été vivant au XXe siècle. Allons ! Laissons-la à ses certitudes, elle ne sait même pas qu’elle est morte déjà, en son théâtre d’ombres.
Dans le même temps, un sondage commandé par le ministère de la Culture, et publié cet automne dans la revue Phosphore, montrait, contrairement aux idées reçues, que les jeunes continuaient de lire, et même avec passion, mais plaçaient en tête de leurs goûts, manque de chance pour nos élites sentencieuses... la science-fiction.
Comme qui dirait l’évidence d’un écart.

Un raz de marée. Grossissant à chaque fois qu’on le pouvait croire en décrue - pour déferler sous des formes nouvelles. Marquant à chaque fois le surgissement d’un nouveau monde, une mutation des sensibilités, un changement des coordonnées mentales. Il en va de même, aujourd’hui. Nos beaux esprits papotent autour de leurs tasses de thé de sujets supposés « culturels », sans se rendre compte que le monde a changé, est entré en éruption, lentement bascule. D’abord cela, que nous dit aujourd’hui la S-F : le surgissement d’un nouveau monde. En littérature. Au cinéma. Dans la BD. Aujourd’hui plus encore dans les jeux vidéo.
Les réponses de la plupart des intellectuels interrogés par les frères Bogdanoff sur « l‘Effet Science-Fiction » (Collection Ailleurs et Demain, éditions Robert Laffont) ont de quoi nous laisser interloqués. Il faut vraiment n’avoir jamais lu un livre de S-F pour imaginer qu’il s’agit d’abord de « prévoir l’avenir » - avec quelle morgue amusée tel ou tel fait valoir que cette littérature est ainsi nécessairement vouée à être démentie par la marche même de la science. À s’effacer en somme au fil du temps ! L’erreur est totale, et comique : car ce sont plutôt nos décideurs, de congrès en colloques, de club de Rome en réunion de Davos, sans doute éblouis par les lumières de leur propre génie, qui s’acharnent à prédire ce que sera notre avenir : radieux, il va sans dire, sous leur gouverne éclairée. Que ne relisent-ils pas, parfois, le sottisier de leurs prévisions !
La Science-fiction, elle, n’a jamais rien fait d’autre que de parler de nous, du monde autour de nous qui change et nous change, de l’inconnu qui nous appelle, nous meut et nous effraie - de l’inconnu dans le regard de l’autre, qui nous renvoie à notre part d’inconnu, en nous : puisque ces mondes imaginaires qui nous révèlent le nôtre, dans l’écart même qu’ils aménagent, sont les nôtres, produits de nos rêves, de nos peurs, de nos fantasmes. Un art de la frontière, en somme, au sens que les pionniers donnaient à ce mot. Ces êtres verts aux yeux globuleux qui nous faisaient frissonner dans les années cinquante n’étaient que notre miroir. Les créant, nous nous interrogions sur nous-mêmes - et sur l’altérité en nous. Ce qui rapproche le genre de la quête métaphysique bien plus que de la futurologie. Et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est un métaphysicien qui a le mieux défini « l’effet science-fiction » : je veux parler... d’Emmanuel Lévinas qui, interrogé, déclarait y trouver rien de moins qu’une « nouvelle approche de l’autre homme sur terre [...] la recherche dans l’étranger - dans l’autre homme - de l’altérité métaphysique elle-même, de la transcendance d’autrui ». On ne peut mieux dire.

Pas de la littérature, la S-F ? Inventive, au contraire, audacieuse, portant le réel à l’incandescence, osant faire le pari de l’imaginaire, de la fiction, au sens plein du terme, conjuguant la modernité la plus radicale et le plaisir toujours de raconter des histoire. En bousculant de plus en plus les limites de « genre ». Dira-t-on Les Racines du mal de Dantec un polar ou un livre de S-F ? Un grand livre, tout simplement. Et il y a bien plus de talent d’écrivain à mon goût, chez les Bordage, Dunyach, Ligny, Genefort, et j’en passe, que chez la plupart des produits jetables qui participent du comique rituel que l’on appelle chaque année la « rentrée littéraire ».

La S-F plus que jamais vivante - puisque le futur a déjà commencé.

Michel Le Bris

Michel Le Bris, né en 1944, est écrivain, éditeur et directeur du festival Saint-Malo Étonnants Voyageurs. Il a publié en 2000 Pour saluer Stevenson (Flammarion) et Fragments du royaume (La Passe du vent), tandis que La Porte d’or était réédité en Points Seuil et Les Flibustiers de la Sonore aux Éditions J’ai lu.

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