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Gulliver n°2-3 : "L’écriture voyage"

Revue trimestrielle, juin 1990, 368 pages

SOMMAIRE

  • Michel Le Bris : Ecrire le poème du monde
  • MacKay Brown : Les Cinq voyages d’Arnor
  • Joseph Conrad : Congo : Journal de marche
  • Salman Rushdie : « Allô, c’est Bruce »
  • Chatwin-Theroux : Retour en Patagonie
  • Alvaro Mutis : Les Voyages de Maqroll le Gabier
  • Christoph Ransmayr : Kaprun, le mythe de la muraille
  • Lorenzo Pestelli : Le Marché de Nishiki
  • Nicolas Bouvier : Thesaurus pauperum
  • Nicolas Bouvier : Petite morale portative
  • François Gaudry : Li Ping Mei, un Chinois chez les Apaches
  • Alexander Chancellor : Shiva Naipaul
  • Shiva Naipaul : Iles au soleil
  • André Malraux : l’Indochine enchaînée
  • Raphaël Sorin : Blaise
  • Jean Rolin : L’Hôtel doré
  • Cees Nooteboom : Minshuku, Tsumago
  • Kenneth White : Le Clodo de Hokkaïdo
  • Alain Borer : Koba
  • Jacques Meunier : Le Territoire des choses
  • Michel Chaillou : Le Pain rompu au coeur de la tourmente
  • Marc de Gouvenain : Une colline dans la Chaouïa
  • Gavin Young : Thesiger
  • Jack London : Carnets du hobo
  • Danilo Kis : Le dernier bastion du bon sens
  • Juan Rulfo : Le défi de la création

QUATRIEME DE COUVERTURE

Que serait un voyage sans le livre qui l’avive et en prolonge la trace - sans le bruissement de tous ces livres que nous lûmes avant de prendre la route ? Samarcande, Trébizonde, tant de mots, dès l’enfance, qui nous furent comme des portes, tant de récits, tant de légendes ! Un lien, un texte et le regard croisé d’un(e) inconnu(e) au bout du monde : il se pourrait que dans le voyage se joue le retour à une vérité un peu trop oubliée de la littérature : écrire, c’est toujours s’en aller.


EDITORIAL

Ecrire le poème du monde

Nous sommes à un de ces moments où l’on s’aperçoit tout à coup que quelque chose a bougé. Comme un bateau qui pendant la nuit tourne sur son ancre et au matin la proue est tournée vers le large, la littérature a pris une orientation nouvelle.
Jacques Rivière, Le Roman d’aventure

S’évader, sortir des livres et des codes, briser là nos acquis, nos savoirs, pour réapprendre peut-être le simple usage du monde : « éveil » ne se dit-il pas aussi exil, exode, errance ? On part, parce que l’on veut croire qu’un regard peut triompher des bornes de la pensée. Pour la magie d’un mot. Ou parce qu’un goéland, là-bas, aura crie trop fort. Et l’on voudrait, dès lors, que chaque instant soit une « première fois ».Pourtant, que serait un voyage sans le livre qui l’avive, et en prolonge la trace-sans le bruissement de tous ces livres que nous lûmes avant de prendre la route ? Samarcande, Trébizonde, tant de mots, dès l’enfance, qui nous furent comme des portes, tant de récits, tant de légendes ! Mais le livre, s’écrivant, ne cesse de se clore, voilà notre voyageur contraint de maîtriser une forme, d’enchaîner des images, d’ordonner des concepts : n’était-il pas parti avec en tête d’autres rêves, échapper aux formes, aux conventions, et sans doute à lui-même -se laisser faire par le grand livre du monde ?L’opposition n’est peut-être qu’apparente. Car ce n’est pas tant l’accumulation des « choses à voir » que traque le voyageur, ou ces « faits » dont les journalistes font leur illusoire provende, que le secret de la vision des choses, ce par quoi elles s’arrachent à l’indifférencié des jours comme à l’opacité de la matière pour lui faire signe, enfin, d’un autre lieu. Et qu’il éprouve ainsi, ne serait-ce qu’un instant-mais ce sont ces instants qui comptent dans une vie-ce qui, en lui, échappe, quoi qu’en disent les doctes, aux déterminations du « social-historique ». Ils nous l’ont tant chanté, pour nous mettre sous leur coupe, nous fixer à demeure, que nous n’étions en somme que le produit de nos « contextes » ! Usages, codes, milieux, et ces jours si semblables au tic-tac des horloges, la vie comme sur des rails, chacun simple rouage de la machine sociale, nous devenons aveugles, à force d’habitudes-qui donc nous a empêché, là, tout à l’heure, à ce carrefour, de sortir du chemin, gagner un autre espace ? Voyageur, en somme, celui qui refuse de ne plus rien voir de ce qu’il veut regarder. Et que fait-il ainsi, sinon retrouver le rêve qui pareillement anime l’écrivain, malgré tout ce qui l’enserre, le ligote, l’oblige, théories littéraires, conventions du « milieu », qu’un texte c’est précisément ce qui ne peut être réduit à ses contextes ? Une part de nous-même « n’en revient pas », d’avoir voyagé-et c’est cette part qui nous impose d’écrire.Un lieu, un texte, et le regard croisé d’un(e) inconnu(e) au bout du monde : il se pourrait que dans le voyage se joue le retour à une vérité un peu trop oubliée de la littérature : écrire, c’est toujours s’en aller.Bien des gens vivent comme s’ils campaient au dehors d’eux-mêmes. Non parce qu’ils en sont un jour sortis, mais au contraire parce qu ils n y sont Jamais entrés. Sans doute se trouvera-t-il des médecins des âmes pour les enfoncer en eux-mêmes-mais en les condamnant le plus souvent à n’en plus pouvoir sortir. S’il est un « secret » du voyage (et de la littérature),si quelque chose se joue dans l’espace fluide de l’errance, c’est peut-être cela : ce point de réversibilité entre le Même et l’Autre, l’intérieur et l’extérieur, si difficile à penser, mais éprouvé si violemment, qui toujours nous appelle, et nous précipite indifféremment par les chemins et dans les livres .

Une vieille histoire. Au début du siècle, déjà, les augures s’accordaient à juger le genre romanesque « épuisé » (Halévy) « sans plus d’avenir » (E. Rod) ou « fini » (Jules Romain) tué par « le journalisme », victime tout autant « de ces temps d’industrie où l’on lance un bouquin comme un apéritif ou un quinquina » (Maurice le Blond) que du « parisianisme et du snobisme, mélange d’ironie légère et cruelle, de sécheresse de sentiments, de scepticisme moral » (Maury) - et Gide lui-même finissait par se demander, dans un article d’août 1913, si la France, dans le fond, « avait la tête romanesque ». La France ? Ce serait un peu vite oublier le Manifeste pour l’aventure de Jacques Rivière, la découverte émerveillée de Stevenson et de Conrad, et le formidable renouvellement de la littérature qui s’en suivit. Ce serait oublier Malraux, Morand, Cendrars, Mac Orlan, Kessel, et tant d’autres encore, écrivains-voyageurs avides de découvrir le poème du monde qui, depuis, ne cessent de nous hanter, par-dessus le désastre de la littérature engagée, du Nouveau Roman et des « avant-gardes », comme une chance gâchée de la littérature française. La France ? Allons donc ! Plutôt faudrait-il dire les intellectuels, et s’interroger sur leur responsabilité historique-par quel singulier tour d’esprit, non contents de peindre aux couleurs du paradis les pires régimes totalitaires, ils ont réussi à conduire la littérature française à son point de quasi extinction, sans plus guère d’importance sur la scène du monde...Ecrivains et intellectuels : leur opposition vient de loin. A preuve l’origine même du mot « roman » : littérature de langue romane, vulgaire, par opposition aux genres nobles, écrits, eux, en latin, par les clercs. Avec tout ce que cela implique (déjà !) de mépris de la part de ces clercs, et de condamnation morale. Est-ce vraiment faire du mauvais esprit que de suggérer que l’histoire du roman, au fond, pourrait se raconter ainsi : l’histoire de la lutte sans merci livrée par les clercs pour en finir avec les raconteurs d’histoires ? « Sermons joyeux » et « caquets » du Moyen Age, « fantaisies » de Rabelais, « folies » d’Erasme, commedia dell’arte, romans picaresques de Mateo Aleman, Grimmelshausen ou Cervantès, et jusqu’au « Tristram Shandy » de Laurence Sterne, la littérature, en ces temps-là, avait une intelligence aiguë de ce conflit, portée qu’elle était par le grand rire de la place publique, le souvenir encore du rituel carnavalesque, qui mettait cul par-dessus tête les prétentions des savants, brisait les volontés de puissance. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les clercs se sont vengés, depuis, d’avoir été si longtemps mis à nu.... Et quel meilleur moyen d’imposer le silence à tous ces irréguliers, ces bandits littéraires, ces marginaux, après avoir pris le contrôle de tous les moyens de fabrication de l’opinion, que d’écrire à leur place ? Cette rage exterminatrice a pu prendre, selon les époques, des formes très diverses, le fantasme « collection blanche » (ou de la littérature comme moyen d’accès à une caste), le terrorisme structuraliste des années 60 (le primat du « texte » sur le « récit »), l’hyper médiatisation aujourd’hui (où le spectacle de la vie littéraire tend à primer sur les livres eux-mêmes, dont le contenu tendrait plutôt à perturber ou interrompre le flot d’images) : les tactiques, les stratégies ont pu changer, pas l’enjeu de la guerre. De la littérature engagée au Nouveau Roman, des intimations péremptoires des sémiologues au « tout se vaut -rien ne vaut » de la fin des années 80, l’histoire littéraire pourrait aussi s’écrire : « de la manière la plus efficace d’en finir avec la littérature » !Seule limite aux ravages : le public. Qui finit par avouer, malgré les diktats des « arbitres du goût » que c’en est trop, qu’il n’en peut mais -et qui réclame encore qu’on lui raconte de belles, de fortes histoires. D’où l’intérêt, d’ailleurs, des littératures étrangères : elles sont une soupape de sûreté. Ou plutôt : le carburant minimum pour que la machine, cahin-caha, continue d’aller. Après tout, étrangers, ces raconteurs d’histoires ne guignent pas de place sur la scène parisienne, et sont donc sans danger ! Et puis, sans leur appoint, le triomphe des clercs se paierait d’une disparition pure et simple du public-et donc des clercs eux-mêmes, sans plus personne sur qui exercer leur pouvoir, désormais.Bien plus profond, à tout prendre, me paraît ce qui s’est joué dans le retour à l’aventure, au voyage, bref, à la littérature, vers la fin des années 70, que l’affaire des « nouveaux philosophes » -dont l’histoire nous a montré depuis qu’il ne s’agissait guère que d’un réajustement, d’un réaménagement interne de la classe intellectuelle. Sans qu’il soit jamais question qu’elle se remette vraiment en cause.

« Sans aveu » était au Moyen Age celui qui ne rendait pas hommage, ne se reconnaissait aucun suzerain, ne se fixait nulle part, et ne réclamait aucune protection. Par quel glissement de sens - combien révélateur ! - est-il devenu, au fil des siècles, le bandit, celui qui n’avoue pas, mais... au juge, l’étendue de ses crimes ? Et comment expliquer que depuis le fond des âges, et dans toutes les cultures, l’errant ait été perçu comme le transmetteur de parole, celui à qui son errance conférait le pouvoir mystérieux de nommer - parfois même de guérir ? Bateleurs, baladins, bluesmen, chanteurs de rue, théâtreux sur les routes, « gens du voyage » selon la très belle expression, ils apportaient le rêve d’un ailleurs, d’une autre vie, à ceux qui avaient choisi « l’aveu », la demeure, le maître. Plus ou moins affamés, plus ou moins honnêtes, ils fascinaient autant qu’ils faisaient peur, sur eux se cristallisaient tous les désirs latents, les sourdes pulsions de transgression. Comme des doubles à la fois très proches et infiniment lointains, attirants et dangereux, ils manifestaient la possibilité d’une autre vie - des reproches vivants de n’oser pas franchir le pas. De là, sans doute, qu’on les supposait chargés de pouvoirs mystérieux sur les corps et les âmes...J’aimerais que l’on repense à cela, de loin en loin, comme à ce qui lie le plus profondément la littérature et le voyage. Et je rêve d’une revue qui serait comme la demeure de tous ceux qui se sont choisis, encore aujourd’hui, et contre toute raison, eux aussi « sans aveu ».

Michel Le Bris

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